07.11.2009
France - 25 octobre 2008
Sur Ginza, « les Champs-Elysées de Tokyo », je me sens plus proche de Paris qu'en aucun autre endroit. Marques de luxe, évidemment : L'Occitane, Ladurée, Louis Vuitton. La nourriture hyper-luxueuse au sous-sol du grand magasin que nous fait visiter Claire : les gâteaux, les chocolats, les petites choses au poisson, cela ressemble à la Grande Epicerie du Bon Marché. Même niveau de luxe, même service discret, même attention aux détails. Puis nous mangeons dans un restaurant de tofu délicieux le menu dégustation, pour 3600 yens par personne, une succession de petits plats subtils et raffinés, tous au tofu, servi dans de la jolie vaisselle, en petites portions. Le service, contrairement à la Chine, n'est pas excessivement prévenant, pas insistant. Les clients sont, de même, plus retenus, sobres. Et l'endroit dégage une grande élégance, un raffinement parfait. Comme en France – à Paris – donc, le même goût du détail, et la même ritualisation des repas ; comme, dans les repas nouvelle cuisine, on n'a pas grand chose dans l'assiette, mais chaque chose est à la fois subtile et surprenante, réveillant goûts et consistances inattendus mais plaisants. Corollaire à ce raffinement, la tristesse ambiante, la névrose, et la cruauté. Prix de la perfection culinaire. Et je serai content de quitter Tokyo, comme j'étais heureux de quitter Paris.
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06.11.2009
Japon - 24 octobre 2008
Dans le quartier chaud, près de Shinjuku, dans la vitrine de Pearl Pink II, costumes érotiques. Les habituels culottes et soutiens gorges à dentelles, mais aussi, plus étonnant, costume de sorcière, manteau noir et chapeau pointu, profondément décolleté. Tout à l'heure, dans une librairie sur huit étages, nous avons feuilleté les mangas. Nombre infini de petits livres érotiques. Bizarrement, les corps féminins – seins surdéveloppés, yeux d'anges, et costumes aguichants – semblent produire toutes sortes de liquides, entre les cuisses ou depuis les seins. De sorte que leurs contacts avec les hommes se font dans un monde de slime. Encore plus dérangeant, les DVDs érotiques, au deuxième étage, où la petite section « zhongxue » montre des adolescentes – 13 ou 14 ans – l'air jeune et perdu, qui prennent des poses aguichantes en culottes ou maillots de bain.
Après avoir couru derrière une sorte de pompe à muscles avec boucle d'oreille et cheveux longs dans Kabuki-Chou, nous nous installons dans le café Muji, deuxième sous-sol de la boutique mère, sur Yasukumi-dori. Chandeliers en verres à pied retournés, tables et sols en bois clair, violons qui râpent un peu, lumières douces et plafonds hauts. Philip me montre une serviette en papier crème, et pose dessus le touilleur blanc. « I love the muji palette », répète-t-il, reprenant l'expression de Qiu Yi ; puis nous parlons chaises et mobilier jusqu'à l'arrivée de nos soy-lattes.
Bizarrement, parce que nous sommes venus voir Claire plus que Tokyo, nous nous somes retrouvés dans un univers d'expatriés et d'universitaires. Hier, Keio, français et francophiles. Aujourd'hui, poetry reading à Temple, branche japonaise d'une institution dont le campus est à Philadelphie. Quatrième étage, bibliothèque, vingt personnes assises en carré dans le fond. Quelqu'un lit des poèmes sur la mort de sa belle-mère et joue du banjo, vieil homme avec une verrue sur l'oeil. Puis il fait une pause, on se lève, on attrape une tasse de café, des gâteaux, et le vieil homme reprend sa lecture, évoquant son enfance en Californie. Je ne sais pas vraiment quand débute le poème, ou quand il finit, car il n'y a ni rimes, ni mètre clairement perceptible. Avant ce numéro, plus dramatique, une quarantenaire blonde lisait un long texte à propos d'une américaine expatriée dont le fils, à l'école, était le bouc émissaire des petits japonais. Debout derrière une table, elle déclamait avec sérieux son oeuvre, alors que dans l'auditoire, trois japonaises clignaient frénétiquement des yeux.
Je bois une tasse de café – contrairement à mon habitude, après 19h. Il est très mauvais, trop fort, goût de brûlé, trop acide. A Tokyo, tout le monde a l'air d'en boire : on en trouve, avec ou sans lait, dans tous les distributeurs automatiques, en canette. Et dans les supermarchés, certaines canettes sont au chaud, sous verre, dans des vitrines spéciales – on se brûle à peine en les buvant. Est-ce l'excès de caféine qui rend les gens si tendus ? Le vieil homme, à présent, lit un poème sur la mort de son frère, intitulé « suicide doors ».
04:59 Publié dans Japon | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : costume, érotisme, manga, porno, pédophilie, muji, élégance, consumérisme, expats, kitsch, poésie, café.
Japon - 23 octobre 2008
Dans le train pour Keio, une vieille femme en jupe de laine et bottes fourrées se tient debout dans l'allée centrale, dos contre une porte de communication. Silencieuse d'abord, elle se met à parler. Je lève la tête : « elle est folle », me dit Claire, « elle est souvent sur cette ligne », et, mystérieusement, ajoute, « ils évacuent le stress ». Je repense aux fous du métro, dont je trouvais la présence normale à Paris. « No speak English », dit la femme, quand Claire s'adresse à moi.
A l'Institut franco-japonais, j'assiste à la rencontre avec Nancy Huston. Rousse, vêtements noirs, maquillée, l'air patiente et mal à l'aise, triste et potentiellement agressive, elle est entourée de deux japonais, le médiateur-traducteur Orie-San, de Keio, sur sa gauche, et sur sa droite, un maître de conférences en littérature française. Le modérateur commence par des banalités, « grande chance », « rencontre à travers l'oeuvre ». Elle a les joues creusées, le visage maigre, et n'est pas heureuse d'être là.
Elle nous lit des passages de son dernier livre, Lignes de faille. Monologue intérieur d'enfants de six ans. Je n'aime pas. Trop d'informations, comique, mais comique faux, ce n'est pas ainsi que parle un enfant, ce n'est pas ça qu'ils disent. Une fausse empathie, qui relève de la même perversion que celle des femmes enfants japonaises. Mélange d'enfance et d'âge adulte – et le malaise que je ressens en voyant Nancy Huston, il vient peut-être de là, de cette perversion, de ces adultes-enfants qu'elle génère, et qu'elle vend.
Minh Tran Huy, dans une interview que j'ai vue sur youtube, parlait avec émotion de Murakami, peignant la nostalgie des choses qui vont disparaître. Nancy Huston explique son pessimisme : elle croit que l'espèce humaine ne va pas s'améliorer, qu'on est mêlé de mal et de bien, qu'on est complexes et passionnants, mais surtout que les belles choses sont belles, quoiqu'elles puissent engendrer l'horreur – ou l'horreur les faire naître. Elle adopte, en somme, une attitude exclusivement esthétique, et non éthique, en rapport à la vie. Ce qu'est peut-être la perversion, ce que peut-être on trouve si fascinant dans la culture japonaise.
Et pourtant, cette perversion profonde s'accompagne d'un moralisme en superficie. De Le Clézio, sur le prix nobel duquel on lui pose une question, Nancy dit « qu'il a la coeur au bon endroit », quoiqu'elle n'ait pas lu ses romans. Puis elle ajoute, avec un geste humble d'excuse, que de tout le monde elle n'en dirait pas autant, pas de Jelinek en tous cas, pardon. Parce qu'elle met en scène et problématise la perversion, je suppose.
02:20 Publié dans Japon | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : folie, métro, paris, perversion, roman, enfance, désespoir, mélancolie, pessimisme, ridicule
04.11.2009
Pologne - 23 octobre 2008
En Pologne, on enlevait des enfants pendant la deuxième Guerre Mondiale, explique Nancy Huston lors de la rencontre organisés par l’Institut franco-japonais de Tokyo. On faisait la même chose en Ukraine et dans les pays baltes. Une génération volée, comme les aborigènes d’Australie. Elle pleure sur ces enfants, qui par l’histoire ont dû se construire plusieurs identités. Plus tôt dans la rencontre, elle a dit « je crois qu’on est multiple ». Elle parle de comédie, mais ses romans, d’après ce que j’en entends, me semblent relever plutôt du mauvais drame, par excès de sentiment. Maintenant, Nancy parle d’une amie chanteuse, et travail de la voix. « Son chant m’accompagne », elle dit ça sans humour, elle est ridicule.
Son ridicule tient à ce qu’elle croit au symbolisme qu’elle propose. On donne du sens, on cherche du sens – dit-elle – c’est une caractéristique humaine. Peut-être. Et l’humour – celui que déploie Gombrowicz, et d’autres – consiste à rire du sens qu’on projette partout ; conséquence, à ne pas croire absolument au sens qu’on projette sur les choses. A ne pas trop compter sur l’émotion ; puis à n’aimer pas trop l’enfance. Elle parle de sa première rencontre avec l’école primaire. Son mari, lorsqu’elle l’a rencontré, avait un enfant, qu’elle devait chercher à l’école. A vingt-cinq ans, Nancy Huston raconte qu’elle était tout effrayée par l’école primaire, les couleurs, les images, et l’activité grouillante. Puis, dit-elle, heureusement, elle a vu la beauté de cet homme qui s’occupait de son enfant. « Quittant ses certitudes d’adulte », elle a redécouvert la beauté de l’enfance. Que n’a-t-elle relu Ferdydurke, ou La Vie est ailleurs ? Elle aurait fui cet homme cucul, serait devenue bien meilleur écrivain. Mais voici qu’on fait des jeux de mots sur le titre du livre : en ajoutant « m », à failles, Lignes de faille devient « lignes de famille ». Nancy n’est pas contre, elle dit « line », en anglais, peut signifier ligne et lignée. Puis elle parle déterminisme. Elle ajoute, inconscient, psychanalyse, déterminisme, et je me dis, cette femme, cette ancienne féministe, a-t-elle finalement cessé de croire à la liberté ?
Mais pour y croire – sous sa forme polonaise, comique, peut-être faut-il aussi croire en Dieu ? Peut-être y a-t-il un comique spécifiquement catholique, italien, polonais, qui repose à la fois sur la possibilité du pardon et sur la liberté que donne la foi – libération des déterminismes à la fois psychologiques et familiaux. Mais Nancy Huston y croit-elle ? Et ne croyant pas à la liberté, ni la tragédie, ni cette comédie supérieure ne lui sont accessibles, uniquement le drame, ou la farce. Et c’est pourquoi je la trouve ridicule, et triste, et facile.
Poser l’enfance comme moment du vrai – poser l’émotion comme critère du juste – poser l’émotion comme critère du juste – errements dont je crois qu’elle est coupable, et contre lesquels préviennent Gombrowicz et Kundera. Polonais, Tchèque, partageant presque la même langue. Et quand j’entends cette femme, je repense à Kundera narrant avec humour les décalages de réactions qu’il a pu noter à Paris. Nancy dit maintenant que les écrivains lisaient trop de philosophie, qu’on oublie l’enfance, et qu’il faut d’abord observer comment se fait le soi. Comme si, vraiment, l’enfance était plus vraie, plus juste et plus déterminante que la religion, que l’âge adulte, et que les décisions conscientes. Comme s’il fallait juger les gens sur leur enfance.
Elle incarne en somme un esprit de sérieux parisien, terriblement bien-pensant, consensuel, conformiste, et dont l’intelligence inquiète engendre, au final, un chapelet monotone de banalités bêtes.
01:14 Publié dans Pologne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : sérieux, ridicule, humour, cliché, kitsch, banalité, comédie, ère du soupçon, émotion, enfance
03.11.2009
Allemagne - 23 octobre 2008
Fascination, toujours, pour la 2e Guerre Mondiale : Nancy Huston lit un passage de son dernier roman, Lignes de faille, prix Femina 2006. Il se termine par un long chapitre où le narrateur est Christina, petite fille allemande en 1944, qui dans le bain joue à « Heil Hitler », imitant le salut nazi sur le mode comique avec sa copine. L'année d'après, Les Bienveillantes de Jonathan Littel, toujours la 2e Guerre Mondiale, et l'Allemagne, et les juifs, Hitler. Histoire hyper-polarisée, que ne veut-on pas voir ? Pendant ce temps, les italiens de Wu Ming écrivent Giap !, 54, et Manituana, déplaçant enfin le projecteur de l'histoire vers le Vietnam, la Guerre Froide, ou les indiens d'Amérique. Accompagnant le siècle nouveau d'un changement chronologique majeur : la Deuxième Guerre n'est plus l'événement principal dans l'histoire de l'humanité. Ce n'est plus en rapport à cet événement qu'on peut comprendre le monde actuel.
02:12 Publié dans Allemagne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : histoire, holocauste, nazis, juifs, deuxième guerre mondiale, hitler, références
02.11.2009
France - 23 octobre 2008
Après ma conférence à Keio, sur l'hypercentralisation de la langue française, je me retrouve en salle des profs de l'UFR de français. La doyenne arrive avec un sac de gâteaux rapportés de Kyoto par un étudiant, nous en mangeons, puis apparaît Ken, un japonais qui coordonne les programmes d'éducation bilingue, et finalement, Patrice, un hurluberlu dynamique, breton sans doute ou britonophile, exubérant et chevelu, qui me montre une série de vidéos délirantes qu'il développe comme nouvelle méthode FLE [www.rondpointprod.com]. Recherche de Blanchet sur les remparts de Saint Malo, publicité pour l'accordéon, clips hip hop : un vaste délire, mais pédagogiquement très efficace. Amusant, je suis arrivé, maintenant, loin de France, et le français devient une langue étrangère, les français des expats ; ambiance universitaire, je suis mal à l'aise ; dans une demi-heure, au maximum, je quitte, et pour longtemps, cet univers de pédagogues et d'étudiants. Je deviens écrivain professionnel à plein temps.
Dans la soirée, j'assiste à la rencontre avec Nancy Huston qu'organise l'institut franco-japonais. Cette femme est dans une certaine mesure un modèle d'écrivain bilingue, anglophone qui s'installe à Paris, puis rédige à la fois dans les deux langues, et traduit elle même tous ses ouvrages. Si ce n'est qu'elle a de Paris pris l'air tendu, la maigreur et les vêtements noirs, l'attitude femme fatale et désespérée. Nancy Huston m'évoque Barbara, par une sorte de beauté tragique, magnifiée par la vieillesse, et que grise terriblement l'approche de sa fin.
Minh Tran Huy, la première, me l'avait fait lire, en 1997, son livre Instrument des ténèbres, et dont j'ai comme seul souvenir de l'avoir lu dans un square, celui de la rue de Bièvre, ou de la rue de Grenelle, devant l'American University, près de l'église luthérienne Saint Jean. Minh est publiée par le même éditeur, et sans doute se connaissent-elles. Claire connait le médiateur à sa gauche. De cette femme qui, dix ou douze ans plus tôt, m'apparaissait comme une divinité lointaine, je ne suis plus séparé que par un degré. Signe de réussite ? Ou d'échec ? J'ai l'occasion, du moins, de l'approcher de près. Je ne l'aime guère ; elle est sans nul doute intelligente, mais je la trouve glaciale, et, colorée par le Japon sans doute, inquiétante et perverse. Elle ne me plaît pas. Je ne veux pas lui ressembler.
02:11 Publié dans France | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : expats, pédagogie, université, fle, tension, femme fatale, paris, noir, roman, bilingue


