06.11.2009
Japon - 24 octobre 2008
Dans le quartier chaud, près de Shinjuku, dans la vitrine de Pearl Pink II, costumes érotiques. Les habituels culottes et soutiens gorges à dentelles, mais aussi, plus étonnant, costume de sorcière, manteau noir et chapeau pointu, profondément décolleté. Tout à l'heure, dans une librairie sur huit étages, nous avons feuilleté les mangas. Nombre infini de petits livres érotiques. Bizarrement, les corps féminins – seins surdéveloppés, yeux d'anges, et costumes aguichants – semblent produire toutes sortes de liquides, entre les cuisses ou depuis les seins. De sorte que leurs contacts avec les hommes se font dans un monde de slime. Encore plus dérangeant, les DVDs érotiques, au deuxième étage, où la petite section « zhongxue » montre des adolescentes – 13 ou 14 ans – l'air jeune et perdu, qui prennent des poses aguichantes en culottes ou maillots de bain.
Après avoir couru derrière une sorte de pompe à muscles avec boucle d'oreille et cheveux longs dans Kabuki-Chou, nous nous installons dans le café Muji, deuxième sous-sol de la boutique mère, sur Yasukumi-dori. Chandeliers en verres à pied retournés, tables et sols en bois clair, violons qui râpent un peu, lumières douces et plafonds hauts. Philip me montre une serviette en papier crème, et pose dessus le touilleur blanc. « I love the muji palette », répète-t-il, reprenant l'expression de Qiu Yi ; puis nous parlons chaises et mobilier jusqu'à l'arrivée de nos soy-lattes.
Bizarrement, parce que nous sommes venus voir Claire plus que Tokyo, nous nous somes retrouvés dans un univers d'expatriés et d'universitaires. Hier, Keio, français et francophiles. Aujourd'hui, poetry reading à Temple, branche japonaise d'une institution dont le campus est à Philadelphie. Quatrième étage, bibliothèque, vingt personnes assises en carré dans le fond. Quelqu'un lit des poèmes sur la mort de sa belle-mère et joue du banjo, vieil homme avec une verrue sur l'oeil. Puis il fait une pause, on se lève, on attrape une tasse de café, des gâteaux, et le vieil homme reprend sa lecture, évoquant son enfance en Californie. Je ne sais pas vraiment quand débute le poème, ou quand il finit, car il n'y a ni rimes, ni mètre clairement perceptible. Avant ce numéro, plus dramatique, une quarantenaire blonde lisait un long texte à propos d'une américaine expatriée dont le fils, à l'école, était le bouc émissaire des petits japonais. Debout derrière une table, elle déclamait avec sérieux son oeuvre, alors que dans l'auditoire, trois japonaises clignaient frénétiquement des yeux.
Je bois une tasse de café – contrairement à mon habitude, après 19h. Il est très mauvais, trop fort, goût de brûlé, trop acide. A Tokyo, tout le monde a l'air d'en boire : on en trouve, avec ou sans lait, dans tous les distributeurs automatiques, en canette. Et dans les supermarchés, certaines canettes sont au chaud, sous verre, dans des vitrines spéciales – on se brûle à peine en les buvant. Est-ce l'excès de caféine qui rend les gens si tendus ? Le vieil homme, à présent, lit un poème sur la mort de son frère, intitulé « suicide doors ».
04:59 Publié dans Japon | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : costume, érotisme, manga, porno, pédophilie, muji, élégance, consumérisme, expats, kitsch, poésie, café.
Japon - 23 octobre 2008
Dans le train pour Keio, une vieille femme en jupe de laine et bottes fourrées se tient debout dans l'allée centrale, dos contre une porte de communication. Silencieuse d'abord, elle se met à parler. Je lève la tête : « elle est folle », me dit Claire, « elle est souvent sur cette ligne », et, mystérieusement, ajoute, « ils évacuent le stress ». Je repense aux fous du métro, dont je trouvais la présence normale à Paris. « No speak English », dit la femme, quand Claire s'adresse à moi.
A l'Institut franco-japonais, j'assiste à la rencontre avec Nancy Huston. Rousse, vêtements noirs, maquillée, l'air patiente et mal à l'aise, triste et potentiellement agressive, elle est entourée de deux japonais, le médiateur-traducteur Orie-San, de Keio, sur sa gauche, et sur sa droite, un maître de conférences en littérature française. Le modérateur commence par des banalités, « grande chance », « rencontre à travers l'oeuvre ». Elle a les joues creusées, le visage maigre, et n'est pas heureuse d'être là.
Elle nous lit des passages de son dernier livre, Lignes de faille. Monologue intérieur d'enfants de six ans. Je n'aime pas. Trop d'informations, comique, mais comique faux, ce n'est pas ainsi que parle un enfant, ce n'est pas ça qu'ils disent. Une fausse empathie, qui relève de la même perversion que celle des femmes enfants japonaises. Mélange d'enfance et d'âge adulte – et le malaise que je ressens en voyant Nancy Huston, il vient peut-être de là, de cette perversion, de ces adultes-enfants qu'elle génère, et qu'elle vend.
Minh Tran Huy, dans une interview que j'ai vue sur youtube, parlait avec émotion de Murakami, peignant la nostalgie des choses qui vont disparaître. Nancy Huston explique son pessimisme : elle croit que l'espèce humaine ne va pas s'améliorer, qu'on est mêlé de mal et de bien, qu'on est complexes et passionnants, mais surtout que les belles choses sont belles, quoiqu'elles puissent engendrer l'horreur – ou l'horreur les faire naître. Elle adopte, en somme, une attitude exclusivement esthétique, et non éthique, en rapport à la vie. Ce qu'est peut-être la perversion, ce que peut-être on trouve si fascinant dans la culture japonaise.
Et pourtant, cette perversion profonde s'accompagne d'un moralisme en superficie. De Le Clézio, sur le prix nobel duquel on lui pose une question, Nancy dit « qu'il a la coeur au bon endroit », quoiqu'elle n'ait pas lu ses romans. Puis elle ajoute, avec un geste humble d'excuse, que de tout le monde elle n'en dirait pas autant, pas de Jelinek en tous cas, pardon. Parce qu'elle met en scène et problématise la perversion, je suppose.
02:20 Publié dans Japon | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : folie, métro, paris, perversion, roman, enfance, désespoir, mélancolie, pessimisme, ridicule


