06.11.2009

Japon - 23 octobre 2008

Dans le train pour Keio, une vieille femme en jupe de laine et bottes fourrées se tient debout dans l'allée centrale, dos contre une porte de communication. Silencieuse d'abord, elle se met à parler. Je lève la tête : « elle est folle », me dit Claire, « elle est souvent sur cette ligne », et, mystérieusement, ajoute, « ils évacuent le stress ». Je repense aux fous du métro, dont je trouvais la présence normale à Paris. « No speak English », dit la femme, quand Claire s'adresse à moi.
A l'Institut franco-japonais, j'assiste à la rencontre avec Nancy Huston. Rousse, vêtements noirs, maquillée, l'air patiente et mal à l'aise, triste et potentiellement agressive, elle est entourée de deux japonais, le médiateur-traducteur Orie-San, de Keio, sur sa gauche, et sur sa droite, un maître de conférences en littérature française. Le modérateur commence par des banalités, « grande chance », « rencontre à travers l'oeuvre ». Elle a les joues creusées, le visage maigre, et n'est pas heureuse d'être là.
Elle nous lit des passages de son dernier livre, Lignes de faille. Monologue intérieur d'enfants de six ans. Je n'aime pas. Trop d'informations, comique, mais comique faux, ce n'est pas ainsi que parle un enfant, ce n'est pas ça qu'ils disent. Une fausse empathie, qui relève de la même perversion que celle des femmes enfants japonaises. Mélange d'enfance et d'âge adulte – et le malaise que je ressens en voyant Nancy Huston, il vient peut-être de là, de cette perversion, de ces adultes-enfants qu'elle génère, et qu'elle vend.
Minh Tran Huy, dans une interview que j'ai vue sur youtube, parlait avec émotion de Murakami, peignant la nostalgie des choses qui vont disparaître. Nancy Huston explique son pessimisme : elle croit que l'espèce humaine ne va pas s'améliorer, qu'on est mêlé de mal et de bien, qu'on est complexes et passionnants, mais surtout que les belles choses sont belles, quoiqu'elles puissent engendrer l'horreur – ou l'horreur les faire naître. Elle adopte, en somme, une attitude exclusivement esthétique, et non éthique, en rapport à la vie. Ce qu'est peut-être la perversion, ce que peut-être on trouve si fascinant dans la culture japonaise.
Et pourtant, cette perversion profonde s'accompagne d'un moralisme en superficie. De Le Clézio, sur le prix nobel duquel on lui pose une question, Nancy dit « qu'il a la coeur au bon endroit », quoiqu'elle n'ait pas lu ses romans. Puis elle ajoute, avec un geste humble d'excuse, que de tout le monde elle n'en dirait pas autant, pas de Jelinek en tous cas, pardon. Parce qu'elle met en scène et problématise la perversion, je suppose.

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