01.12.2009

Belarus - 3 novembre 2008

Rituel amusant de passage de frontière entre la Chine et le Vietnam : une passe aménagée dans la montagne, une grande porte, une plus petite porte, et deux bâtiments successifs où nous faisons les contrôles habituels. Une sorte de voiture de golf nous transporte de l’un à l’autre, entre temps, l’architecture change – style carré-communiste en Chine, néo-colonial au Vietnam – mais le paysage karstique reste le même. Je crois cependant qu’on a franchi la ligne de crête, et que la pluie qui tombe ici se déversera, par la rivière rouge, dans la baie d’Halong.

25.11.2009

Belarus - 31 octobre 2008

Après tous ces espaces transitoires, tous ces couloirs de gares et d’aéroports hors-sol, nous quittons Hong-Kong, au contraire, depuis la station de bus CTS, en pleine rue, derrière la station de MTR Wan Chai, à côté d’un MacDonald’s et de bureaux de change, et d’une échoppe à bubble tea. Nous sommes arrivés, comme nous l’avait demandé la préposée CTS à qui nous avions acheté les billets, trente minutes en avance, et nous attendons, sur la rue, dans une encadrure de porte, alors que sur le trottoir passent des milliers et des milliers de personnes en continu. Quelqu’un nous donne tout de même une fiche d’arrivée sur le territoire chinois – nous avions rempli la précédente à Manzhouli, dans le transsibérien. Je suppose qu’à Shenzhen, il y aura quelque rituel marquant le passage. La page de notre passeport qui fait face au visa chinois déborde de tampons. Je ne sais pas s’ils auront la place d’y mettre et ceux de sortie, et ceux d’entrée tout à l’heure. Est-ce que ce peut-être une raison de refuser l’entrée sur le territoire chinois ? Sans doute la foule, et la chaleur, et la légère grippe, et les sonorités du cantonais, je suis légèrement anxieux : si nous restions, pour toujours, coincés sur cette île ?

Le bus arrive avec vingt minutes de retard, ce qui ne calme guère mon angoisse – quoique la femme aux tickets soit là, devant nous sur la rue, son carnet de billets dans la main, communiquant avec je ne sais quel central téléphonique à l’oreillette. A la frontière, étrange rituel : nous nous arrêtons d’abord, côté Hong-Kong. Le bus déverse les passagers dans un bâtiment gris, on nous fait mettre en file, et file par file, on reçoit le tampon de sortie. Puis de l’autre côté, nous cherchons notre bus – déplacé de cent mètres, il nous attend. Nos places ont été prises, on s’installe au fond, vient une famille qui devait être assise là, qui parle et nous jette des regards désagréables.

Après avoir passé la frontière chinoise, à Shenzhen, on se retrouve face à toute une série de bus alignés. Nous demandons « Nanning ? » Les femmes en costume nous dirigent pus loin ; nous ne comprenons pas ce qu’elles disent. Entre temps, nous avons fait connaissance avec Chris, un américain qui vit à Nanning et voyage avec nous. Nous profitons de la confusion pour aller aux toilettes, à la sortie, Philip nous montre un mini-bus qui part, un chinois lui aurait expliqué que le bus pour Nanning est ailleurs, qu’il faut aller le rejoindre en minibus. Je fais confirmer la chose en chinois, suspicieux, nous revenons au point de départ ! Une chinoise qui se rend à Nanning aussi nous rejoint, quelqu’un nous confirme en anglais qu’il faut prendre un minibus, ce que nous faisons. Puis nous trouvons le bus qui nous avait attendu, nous nous allongeons, nous nous étalons sur quelques lits vides, et l’on nous distribue petite bouteille d’eau d’abord, suivie d’une canette de congee, sur l’étiquette rouge de laquelle, une femme nous sourit.

21.11.2009

Belarus - 30 octobre 2008

Depuis un banc sur l’île de Lamma, contemplation des navires à l’horizon sous le soleil. Bonheur paisible, et comparable à ce que j’ai ressenti dans d’autres ports familiers, à Nice, Marseille, Gênes, au Grau-du-Roi, aux Saintes-Maries de la Mer. Et le sentiment qu’après la longue traversée continentale de l’Asie, j’ai mérité de vivre au bord de la mer, et de rêver face aux bateaux qui partent. Il fait chaud sur l’île, il y a du soleil, je transpire en chemise, et je cherche l’ombre : après la traversée de l’hiver nordique, polonais, biélorusse et sibérien, je jouis aussi, face à la mer, de la lumière et de la chaleur tropicales, avec bonheur, paisible.

17.11.2009

Belarus - 29 octobre 2008

Belarus ou l’enclavement : de fait, pas d’accès à la mer, et de droit, par fermeture des frontières. De même la Chine ? Der Yang nous parlait ce matin de la fermeture des ports chinois au 16e siècle, alors que l’Europe se lançait vers le monde, la Chine, qui possédait la plus grande flotte, arrêta la commerce, et ferma ports et frontières. « Empire du Milieu », Zhong guo, nous dit Der Yang : tout le reste est une périphérie. C’est un peuple de commerçants, mais de commerçants pour usage interne. Il y avait beaucoup de mouvements du sud au nord et vice-versa, mais pas vers l’étranger. La taille de l’empire et sa situation climatique, le rendaient suffisamment divers pour être indépendant. Même fantasme physiocrate et autarcique, peut-être, qu’en France, au Grand Siècle ? En tous cas, nous explique encore Der Yang, ce n’est pas un peuple colonisateur.

Il nous parlait auparavant de la guerre froide, qui selon lui n’a pas pris fin, mais s’est simplement détendue. Les Etats-Unis pratiquent à l’égard de la Chine (remplaçant la Russie, s’ajoutant plutôt à elle) une politique de l’isolement maritime, fournissant des armes à Taïwan, à la Corée du Sud, aux Philippines, au Japon. S’alliant à l’Inde, au Sud. La flotte chinoise est coupée du Pacifique et des mers internationales par un chapelet d’îles et d’archipels qui sont tous alliés des Etats-Unis. D’où les tensions autour de Taïwan – ce serait pour la Chine un port ouvert, en accès direct au Pacifique, sans détroits à franchir, sans passer par les eaux territoriales d’une autre puissance.

Der Yang nous dit : les peurs internationales sur la puissance chinoise ne font pas vraiment sens, car ce n’est pas un pays colonisateur. Mais le retour de Hong-Kong, le choix de Shanghai, Shenzhen et Guangzhou comme nouvelles vitrines et moteurs de croissance, et les manœuvres d’alliance en direction de Taïwan, peuvent aussi laisser croire à un changement de la Chine, sous cet aspect. Si ce n’est que l’ouverture maritime, et le développement des échanges, semblent peu compatibles avec la censure et la propagande communistes. Y aurait-il un lieu nécessaire entre la marine et, sinon la démocratie, du moins le sens du débat politique ? Angleterre, Grèce, Etats-Unis : les grands pays maritimes sont démocratiques.

13.11.2009

Belarus - 28 octobre 2008

Espaces hors-sol : au débouché du Peak Tram, au sommet du mont Victoria qui domine Hong-Kong, on débouche sur une série de magasins de souvenirs en toc – petites chaussures en soi, porte-clefs – puis dans un centre commercial climatisé sur quatre étages. Aucune issue n’est indiquée. Nous avons suivi les gens, sommes montés, rien d’indiqué, les panneaux Exit mènent à des portes de sécurité qui déclenchent l’alarme ; nous sommes descendus, nous avons demandé notre chemin à des vendeuses interloquées, puis finalement, presque en panique, effrayés d’avoir à rester pour toujours dans cet espace en verre, nous nous sommes retrouvés dehors, dans l’air tropical.

Plus loin, de l’autre côté de Victoria Peak, nous sommes descendus vers Pok Chu Lan, et voulions atteindre la mer. Pas d’escaliers pour descendre, ou de route, mais seulement celle, parallèle à la côté, où nous étions. Puis nous avons traversé d’étranges immeubles et des parkings, lieux à mi-chemin du public et du privé, sans jamais savoir si nous pourrions traverser. Nous nous retrouvons finalement sur Cyberport road, un escalier bleu descend jusqu’à la jetée rocheuse, une vingtaine de mètres en contrebas. Mais il est bloqué par une grille cadenassée. Nous voyons un homme avec un vélo qui fait des exercices au bord de la mer. Il est en bas de l’escalier, qu’une grille ferme aussi de ce côté ; nous ne savons pas comment le rejoindre.

Nous arrivons, par une autre route, à Cyberport, un nouveau quartier, construit au pied du méridien. Centre commercial de luxe, en train d’être fini. Nous errons dans les magasins vides, librairie d’art et de livres en anglais sous cellophane, pour éviter le feuilletage ; exposition sur l’art des pierres tombales, en préparation d’Halloween, et le food court, vide. Au cinéma, pas un seul film asiatique.

Nous décidons de dîner là – roast duck, Hainan chicken with rice, jasmine tea. Les pizzas sont trop chères, les sandwiches ne nous font pas envie, et les pâtes sont sans doute mal cuites. Mais voici les options. Le centre commercial propose aussi deux restaurants français, un sushi-bar avec tapas, un thaï et quelques chinois. Des écrans géants, dans le grand hall circulaire, diffuse les discours d’asiatiques et d’occidentaux, manifestement en rapport à Cyberport. Un autre écran diffuse une série sur une jeune asiatique en robe rouge qui, dans une vente aux enchères, acquiert, pour un million, l’œuvre de jeunesse d’un peintre au bord de la mort. Une dizaine de personnes s’affairent, nous sommes les deux seuls clients. Nous ne savons pas trop où nous sommes.

Plus tôt dans la journée, Philip et moi parlions des débuts de la colonie – car c’est ainsi qu’Hong-Kong a commencé. L’une des principales places financières, une grande ville, des gratte-ciels, un port, etc. : tout cela s’est développé sous couvert du Royaume-Uni (Cyberport est, sans doute, une réalisation de la période chinoise). Il y avait deux ou trois villages de pêcheurs ; les anglais sont venus, et leurs bateaux ont stimulé le commerce. Emotion cet après-midi, quand, depuis le sommet de Victoria Peak, nous apercevions les énormes bateaux cargos à travers la végétation tropicale. Etonnant, toutefois, que la ville ne se soit pas développée plus tôt ! Car elle est fabuleusement située, dans un port naturel, au débouché du troisième fleuve de Chine. Et pourtant, jusqu’à au milieu du 19e siècle, il n’y avait là que des villages de pêche. A Shanghai aussi, ce sont dans une large mesure les européens qui de cette ville – la mieux située de Chine pour les activités portuaires – ont fait la deuxième métropole du pays. Ce n’est donc pas un peuple de marins, malgré la façade maritime, mais un pays clos. L’eau chinoise n’est pas la mer, pas l’océan, mais les canaux, les lacs, l’eau douce, continentale. Dans le yi king, la mer n’apparaît pas ; l’eau que représente le deuxième fils coule entre deux rives, traître et trompeuse, mais contenue, canalisée.

Je disais hier soir à Der Yang et Pearly – taïwanais, chinois des îles et de l’univers marin des échanges capitalistes – qu’Hong-Kong me faisait penser à Barcelone. Ville port, sur la montagne et face à la mer. Ville à la fois attirante, riche, dynamique et productive, mais qui souffre d’un défaut linguistique et politique. Ville cosmopolite et multilingue, mais dont la langue est un dialecte, une variante, en rapport à la langue nationale, qui s’impose par le nombre et la puissance – castillan, mandarin – mais qui reflète la culture et la nationalité d’un peuple hiératique et terrien, relativement fermé sur lui-même.

Evidemment, la comparaison ne tient pas longtemps. Pourquoi le Bélarus ? Parce que cet Etat sans rivage, aux frontière hypercontinentales, me fait penser à la Chine continentale, telle que la grande muraille la peinte mythiquement. Je repense aussi à ce livre que j’ai lu d’un écrivain chinois qui, cherchant ses racines et son identité, finit par se rendre au Tibet. Voici peut-être une des raisons du conflit, le symbolisme chinois qui fait prévaloir la montagne sur la mer, qui nomme Shandong, montagne orientale, une péninsule au sud et de Beijing ; un pays qui n’a pas développé ses ports, et qui s’identifie si fortement à ses rivières – Huang He, Yangzi – on comprend qu’il veuille contrôler leurs sources, et garder contrôle sur le toit du monde.

10.11.2009

Belarus - 26 octobre 2008

Les voyages en avion sont tout de même bizarres, plus bizarres que les voyages en train, car on s’y trouve longtemps, dans les zones duty-free, dans les patios qui précèdent l’immigration, quelque part entre deux pays, juridiquement hors-sol. Et je ne mentionne même pas l’air conditionné que, de la machine aux aéroports, on ne quitte pas. Même les trains, bus et métros qui relient l’aéroport à la ville sont des lieux étranges : officiellement, on est déjà quelque part, mais les passagers sont des voyageurs encore ; de toute la ville, ce doivent être les espaces les plus multiculturels ; et ce n’est qu’à la station d’arrivée que tout ce peuple en transit, international, se disperse et se mêle aux citoyens du lieu.

21.10.2009

Belarus - 19 octobre 2008

Conséquences des frontières étatiques : développements urbains que n’explique pas strictement la géographie physique. On observe à Shenzhen, dernière ville chinoise avant Hong-Kong, le même phénomène qu’à Monaco : tours élevées, d’une grande richesse, et concentrées, puis, quelques kilomètres à peine plus loin, presque rien, des montagnes vierges. Ici, cependant, c’est la zone isolée – les territoires de Hong-Kong – qui sont verts, et les territoires chinois, de l’autre côté, Shenzhen, où se dressent les tours. Une rivière – peut-être un canal – sépare ces deux régions qui maintenant forment ou ne forment pas un même Etat. Nous sommes arrêtés, côté Hong-Kong, dans la gare terminus nord de la gare spéciale. Il reste, en théorie, cinquante minutes avant notre arrivée prévue à Kowloon. Sommes-nous en avance ? Et va-t-on devoir attendre ici, dans ces collines ? Dès le passage de la frontière, les langues semblent s’être libérées, et le train résonne à présent d’un babil constant. Je ne sais pas si c’est du cantonais ou du mandarin. De l’autre côté du quai, je vois, à l’arrêt, quelque chose comme un train de banlieue, ou un RER, aux portes coulissantes rouges. Ca y est, nous sommes ailleurs, bien qu’encore en Chine, et malgré les bananiers, je crois déceler comme quelque chose d’anglais dans la campagne.
Conséquence : une ville multiculturelle. Nous sommes allés prendre un café dans un endroit qui s’appelle « Portobello » à « Soho », avec Pearly, notre amie taïwanaise, rencontrée à Paris, où elle étudiait à Sciences Po. Sa copine, Clarisse, nous a rejoint. Clarisse est d’origine coréenne, a grandi puis à Hong-Kong, fait des études en Angleterre, et, ingénieur, a travaillé pour la construction du métro de Dubai. « She’s more British than I am », dit Philip, et cela tient non seulement à l’accent, l’humour, la façon d’écouter, mais aussi cette bizarre vie multiculturelle, et la façon dont elle apprécie les canons traditionnels de la beauté pour les asiatiques (peau blanche, figure arrondie), et nous parle de son ami aux yeux verts, originaire du nord de l’Irak, et toutes ses amies filles tombent amoureuses pour sa couleur de peau. J’ai croisé d’ailleurs beaucoup d’indiens dont deux ce matin sur la promenade qui, me voyant, se sont tapé le front du doigt, juste entre les sourcils, et m’ont dit « you’ve got a lucky face, you know why ? » Sans doute un moyen de mendier. Je ne saurai jamais le pourquoi.

20.10.2009

Belarus - 18 octobre 2008

Bizarre Bélarus, Etat sans guère d’existence indépendante, membre de la CEI, riche plus que son voisin, différent politiquement. Mais ce que je découvre de Hong Kong est plus déroutant. Nous sommes dans le train pour Kowloon, en gare de Shanghai, mais après l’immigration. Nous sommes officiellement sortis de Chine. Longue queue confuse au dehors, panneaux plus confus encore dans la gare (une flèche indiquant la waiting room n°9 pour Kowloon et dans cet espace, un petit panneau signalant que les passagers du T 99 pour Kowloon devaient sortir du bâtiment puis rentrer sur leur droite à l’immigration ; Ming n’a pas vu le panneau que j’ai pourtant pointé plusieurs fois du doigt.) Puis après le contrôle des sacs aux rayons X, la fiche de sortie du territoire remplie et le tampon posé sur le passeport, nous avons découvert un panneau fléché disant « exit the country this way. » Nous sommes entrés depuis la Russie par cette absurde énorme porte au milieu des steppes. Nous sortons par cette autre porte étrange, au bout d’un couloir : une femme derrière un comptoir a récupéré le rectangle en plastique marqué de caractères chinois que nous avait donné l’employé de l’immigration. Puis nous avons débouché sur le quai, face au train, dans une zone qui n’est pas la Chine, tout en étant la Chine.

04.10.2009

Belarus - 13 octobre 2008

Je projette sur la Biélorussie toutes mes réflexions sur le caractère parfois arbitraire des découpages politiques. Philip et moi parlions ce matin de l’Australie, de notre installation là-bas. Fantasme récurrent, s’installer en Tasmanie. Parce que c’est le bout du monde, que c’est beau, qu’il n’y a pas de sécheresse, que rien n’est cher. Mais aussi, parce qu’on y trouve, d’après Philip, facilement du travail diplômé. Chômage pour la working class (industrie faible), mais nombreuses possibilités pour les autres, car les diplômés, les gens brillants, quittent l’île pour Melbourne ou Sydney, fuyant l’ennui, la solitude ou la folie de Tasmanie.  Mais dès lors, en s’installant là-bas, on peut facilement accéder à la reconnaissance nationale : l’écrivain, le politicien, le musicien de Tasmanie. Car la concurrence est moindre. Et qu’on a plus de loisir pour réfléchir et travailler, car les conditions de vie sont plus aisées.

En est-il de même au Belarus ? Des russes ou des ukrainiens vont-ils s’y installer ?  

20.09.2009

Belarus- 8 octobre 2008

Face à la salle de réunion, dans la cité interdite, une mesure étalon, signe que l’empereur garantit l’unité du pays par l’unité des poids et des mesures. Qu’est-ce qui garantit, en Belarus, qu’un kilo soit un kilo ? Les mesures, qui les décide ??

On ne visite guère le Belarus, car il n’y a guère eu de pouvoir là-bas : le tourisme de masse est, pour une grande part, pèlerinage vers les lieux de pouvoir. Soumission ?

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