22.11.2009

Japon - 30 octobre 2008

Comme à Tokyo, tous les endroits passants de Hong Kong ont des distributeurs automatiques – il y en avait même sur le chemin reliant Hung Shin Yeh beach et Yung Shue Wan. On y vend même, comme à Tokyo, du pocari sweat et du Calpis. Comme à Tokyo, la ville est pleine de salons et d'instituts de beauté, promettant nouvelle jeunesse et plein d'énergie. Mais tandis que les japonais, sur leurs prospectus, montraient d'étranges images d'électrodes et de pinceaux lumineux posés sur des visages féminins étrangement souriants, j'ai vu sur les prospectus de Hong Kong des images plus habituelles de pieds flottant au milieu de pétales et de mains caressant un dos nu. Le corps se dérègle et doit être remis en place dans les deux pays, mais au Japon, c'est le rôle d'un appareillage technologique, tandis qu'en Chine, on le fait à la main, dans un décor de fleurs et de bambous. De même, ici, le rôle du costume est limité. Petites filles en robes de princesses, ou costumes de sorcières pour halloween ; mais les vêtements qu'on voit dans la rue ont pour fonction surtout de couvrir le corps sans l'étouffer.

 

15.11.2009

Japon – 28 octobre 08

Sloterdijk associait perversion et collection. Je retrouve, dans la salle d'attente avant l'embarquement des ferrys pour central, les machines que nous avions vues dans un recoin d'Akihabara, où pour 100 à 200 yens (ici 10 ou 20 $) on achète un oeuf en plastique avec un personnage, une voiture, un porte-clef, etc. Selon les petites affiches, chaque machine compte au moins cinq ou six oeufs différents. Je compte 94 machines dans la salle d'attente.

Elles sont importées du Japon – le prix en yens est indiqué directement sur le plastique d'origine, et l'indication locale 2x5 $ ajoutée sur un autocollant. Der-Yang nous parlait hier de cette manie japonaise pour la collection. D'après lui, des hommes de trente ans continuent d'accumuler les petits robots en plastique. Avec les bizarres perversions sexuelles, c'est l'autre trait connu des japonais. Der-Yang nous a raconté celui-ci, bien sûr, la source est l'amie d'un ami : cet homme qui revêtait une femme d'un costume de power ranger, et la pénétrait par une ouverture dans le costume, sans ôter le masque.

10.11.2009

Japon - 26 octobre 2008

Fatigué, très fatigué, je retourne en Chine, et reprends la migration. Je ne sais pas si c'est un effet secondaire du futon de Claire et de mes allergies, du manque de soleil – nuages permanents sur Tokyo pendant notre séjour – de la mauvaise humeur de Philip qui détestait Tokyo, de ma nostalgie, peut-être, à quitter ce lieu qui me rappelait Paris, et la France, et mon enfance. Ou le contrecoup de mes conférences, et de ma dernière intervention comme universitaire. Mais je suis très fatigué du Japon.

09.11.2009

Japon - 25 octobre 2008

Dans le métro de Tokyo, les femmes enceintes – auxquelles il faut céder un siège par courtoisie – sont représentées avec trois petits traits qui sortent de leur ventre arrondi. Ce rayonnement correspond-il au pouvoir mystique de l'engendrement ? S'agit-il d'une étrange coutume shinto ? Faut-il mettre en rapport ces traits magiques sur le symbole de la femme enceinte, et les liquides féminins des mangas pornos ?

Peut-être y a-t-il ici du corps une ontologie différence. On l'imagine peut-être moins comme chair-solide, irrémédiable, et susceptible d'être marqué – que comme un sac de fluides, mobile, apte à la métamorphose. On pourrait comprendre ainsi les fluides féminins des mangas, mais aussi le goût du costume et du maquillage : il s'agit de donner une forme au corps mobile, une forme en résonnance avec le désir de l'autre, et non pas de se montrer tel qu'on est. Car il n'y a pas de chair, dissimulée mais authentique, qui soit objet potentiel du désir.

Est-ce qu'il faut, pour aller plus loin, mettre en rapport le fétichisme généralisé, l'emprise des sous-cultures chez les adolescents, la variété des costumes (punk, hommes d'affaire, kimono traditionnel), et les petites figurines en plastique, en vente à Shinjuku, Akihabara, qui représentent robots, power rangers, biomans ou jeunes filles décolletées, et dont, sans aucun doute, il y a nombre de collectionneurs ? Ou, parce que petit, je regardais les programmes japonais des émissions pour enfant, et je jouais à des jeux vidéos fabriqués au Japon, je projette rétrospectivement, méprenant les signes pour la structure, ma passion collectionneuse infantile sur la psyché national. Et même, cette perversion dont je parle, et que j'analyse comme superposition de l'adulte et de l'enfantin – comme désir polymorphe aussi – n'est-ce pas ma propre perversion d'enfant qui reparaît à la vue de toutes ces images si dominantes à l'époque ? Et cette superposition des âges, n'est-ce pas moi qui, maintenant adulte, éprouve à la fois dans cette ville une confusion dérangée d'émotions prépubères ?

Le kabuki, serait-on tenté de dire avec un oeil occidental, est hyper-conventionnel, hyper-artificiel, et ne vise en rien la représentation naturelle : mouvements hiératiques, maquillages opaques, intonations artificielles, et même le fait qu'au chanteur-narrateur est délégué partie du rôle explicatif. Pourtant, les personnages que je vois sur scène, en face de moi, ne sont qu'à peine exagérés par rapport à certains que j'ai croisé dans Tokyo. Hiératisme et costume, expressions figées : c'est une peinture, en somme, assez fidèle de l'éthos japonais.

Notamment – c'est le plus étonnant – raideur et rigueur, sur scène ou dans la rue, n'entraînent pas le rire. On n'y voit pas du mécanique plaqué sur du vivant. Les geignements des pantins qui s'agitent en kimono sur la scène du kabuki ne sont pas grotesques ; ils reflètent une sorte de tragique, ou de douleur au moins, que partage le public. Ils génèrent de l'émotion, car ce sont des humains dont la souffrance personnelle est ignorée par les codes stricts qui déterminent leurs gestes et leurs intonations. Le but n'est pas, en les représentant, de les mettre en lumière, et d'établir ainsi, pour le public, un jeu, la possibilité d'une distance, et d'une prise en main, des possibilités d'action. Mais une émotion plus esthétique, une communion triste avec la douleur qu'éprouvent les victimes du drame, et le sentiment désespéré d'une impuissance mélancolique face aux codes, aux puissances, aux cycles naturels, aux transformations du monde. Et ne demeure que cet hiératique figement, ce pantin maquillé, qui danse et qui chante face à la mort, au lieu de s'enfuir, ou de confesser ses crimes.

Ce n'est pas l'aria, mais la pose qu'on applaudit au Kabuki. Sur ma droite, un jeune japonais crie de temps en temps vers la scène. J'en demande à Claire la raison, pendant l'entracte. Elle explique : c'est le nom de l'acteur, parfois, mais généralement, c'est le nom d'une pose traditionnelle, lorsqu'elle est particulièrement bien exécutée. Ce n'est donc pas un art du mouvement, mais de l'arrêt. Car spontanément, le corps est mobile, et que l'art supérieur consiste à savoir l'arrêter, le figer conformément aux codes.

On ne penserait donc pas, au Japon, le corps comme une masse inerte et que l'esprit, puissance dynamique, met en mouvement, puis qui se pétrifie dans la mort. Le corps est plutôt quelque chose comme un sac de fluides et d'organes hétérogènes, auxquels, au mieux, pendant la vie, l'esprit donne forme, en contrôlant leurs mouvements désordonnés, en les masquant, en régulant leur modalité d'action. Corps que, pour interagir avec d'autres corps, on revêt d'un costume et d'un masque, afin d'en contenir les errements impulsifs et le chaos.

Parce que l'air est pollué, peut-être, ou parce qu'il y a de mauvais acariens dans le futon, dans les oreillers, dans le tatami, parce qu'on dort par terre et qu'il y a des poussières, ou que les murs sont en papier, je me réveille tous les matins la gorge et le nez chargés. Je râcle en grognant, j'incline la tête, et j'expectore ou mouche une grosse quantité de mucus jaune-vert et gluant, que je crache dans un mouchoir. Liquides corporels – il est tabou, paraît-il, de se moucher dans la rue.

La cuisine est elle-même en rapport avec cette esthétique et cette ontologie du fluide. Pas seulement parce que le poisson remplace la viande, ou qu'on aime le gluant – les boules de mochi, les pâtes de blé collantes, ou même le riz ; mais aussi parce que les cuisiniers, lorsqu'on les aperçoit depuis les sièges des restaurants, sont plongés dans les vapeurs, et que les soupes jouent un rôle fondamental, qu'on se nourrit de liquides. (Et pourtant, le Japon, c'est aussi les biscuits secs et les bizarres chips aux légumes ou crevettes séchées, vendues sous plastique avec un sachet de silicate, afin d'absorber l'humidité.)

06.11.2009

Japon - 24 octobre 2008

Dans le quartier chaud, près de Shinjuku, dans la vitrine de Pearl Pink II, costumes érotiques. Les habituels culottes et soutiens gorges à dentelles, mais aussi, plus étonnant, costume de sorcière, manteau noir et chapeau pointu, profondément décolleté. Tout à l'heure, dans une librairie sur huit étages, nous avons feuilleté les mangas. Nombre infini de petits livres érotiques. Bizarrement, les corps féminins – seins surdéveloppés, yeux d'anges, et costumes aguichants – semblent produire toutes sortes de liquides, entre les cuisses ou depuis les seins. De sorte que leurs contacts avec les hommes se font dans un monde de slime. Encore plus dérangeant, les DVDs érotiques, au deuxième étage, où la petite section « zhongxue » montre des adolescentes – 13 ou 14 ans – l'air jeune et perdu, qui prennent des poses aguichantes en culottes ou maillots de bain.

Après avoir couru derrière une sorte de pompe à muscles avec boucle d'oreille et cheveux longs dans Kabuki-Chou, nous nous installons dans le café Muji, deuxième sous-sol de la boutique mère, sur Yasukumi-dori. Chandeliers en verres à pied retournés, tables et sols en bois clair, violons qui râpent un peu, lumières douces et plafonds hauts. Philip me montre une serviette en papier crème, et pose dessus le touilleur blanc. « I love the muji palette », répète-t-il, reprenant l'expression de Qiu Yi ; puis nous parlons chaises et mobilier jusqu'à l'arrivée de nos soy-lattes. 

Bizarrement, parce que nous sommes venus voir Claire plus que Tokyo, nous nous somes retrouvés dans un univers d'expatriés et d'universitaires. Hier, Keio, français et francophiles. Aujourd'hui, poetry reading à Temple, branche japonaise d'une institution dont le campus est à Philadelphie. Quatrième étage, bibliothèque, vingt personnes assises en carré dans le fond. Quelqu'un lit des poèmes sur la mort de sa belle-mère et joue du banjo, vieil homme avec une verrue sur l'oeil. Puis il fait une pause, on se lève, on attrape une tasse de café, des gâteaux, et le vieil homme reprend sa lecture, évoquant son enfance en Californie. Je ne sais pas vraiment quand débute le poème, ou quand il finit, car il n'y a ni rimes, ni mètre clairement perceptible. Avant ce numéro, plus dramatique, une quarantenaire blonde lisait un long texte à propos d'une américaine expatriée dont le fils, à l'école, était le bouc émissaire des petits japonais. Debout derrière une table, elle déclamait avec sérieux son oeuvre, alors que dans l'auditoire, trois japonaises clignaient frénétiquement des yeux.

Je bois une tasse de café – contrairement à mon habitude, après 19h. Il est très mauvais, trop fort, goût de brûlé, trop acide. A Tokyo, tout le monde a l'air d'en boire : on en trouve, avec ou sans lait, dans tous les distributeurs automatiques, en canette. Et dans les supermarchés, certaines canettes sont au chaud, sous verre, dans des vitrines spéciales – on se brûle à peine en les buvant. Est-ce l'excès de caféine qui rend les gens si tendus ? Le vieil homme, à présent, lit un poème sur la mort de son frère, intitulé « suicide doors ».

Japon - 23 octobre 2008

Dans le train pour Keio, une vieille femme en jupe de laine et bottes fourrées se tient debout dans l'allée centrale, dos contre une porte de communication. Silencieuse d'abord, elle se met à parler. Je lève la tête : « elle est folle », me dit Claire, « elle est souvent sur cette ligne », et, mystérieusement, ajoute, « ils évacuent le stress ». Je repense aux fous du métro, dont je trouvais la présence normale à Paris. « No speak English », dit la femme, quand Claire s'adresse à moi.
A l'Institut franco-japonais, j'assiste à la rencontre avec Nancy Huston. Rousse, vêtements noirs, maquillée, l'air patiente et mal à l'aise, triste et potentiellement agressive, elle est entourée de deux japonais, le médiateur-traducteur Orie-San, de Keio, sur sa gauche, et sur sa droite, un maître de conférences en littérature française. Le modérateur commence par des banalités, « grande chance », « rencontre à travers l'oeuvre ». Elle a les joues creusées, le visage maigre, et n'est pas heureuse d'être là.
Elle nous lit des passages de son dernier livre, Lignes de faille. Monologue intérieur d'enfants de six ans. Je n'aime pas. Trop d'informations, comique, mais comique faux, ce n'est pas ainsi que parle un enfant, ce n'est pas ça qu'ils disent. Une fausse empathie, qui relève de la même perversion que celle des femmes enfants japonaises. Mélange d'enfance et d'âge adulte – et le malaise que je ressens en voyant Nancy Huston, il vient peut-être de là, de cette perversion, de ces adultes-enfants qu'elle génère, et qu'elle vend.
Minh Tran Huy, dans une interview que j'ai vue sur youtube, parlait avec émotion de Murakami, peignant la nostalgie des choses qui vont disparaître. Nancy Huston explique son pessimisme : elle croit que l'espèce humaine ne va pas s'améliorer, qu'on est mêlé de mal et de bien, qu'on est complexes et passionnants, mais surtout que les belles choses sont belles, quoiqu'elles puissent engendrer l'horreur – ou l'horreur les faire naître. Elle adopte, en somme, une attitude exclusivement esthétique, et non éthique, en rapport à la vie. Ce qu'est peut-être la perversion, ce que peut-être on trouve si fascinant dans la culture japonaise.
Et pourtant, cette perversion profonde s'accompagne d'un moralisme en superficie. De Le Clézio, sur le prix nobel duquel on lui pose une question, Nancy dit « qu'il a la coeur au bon endroit », quoiqu'elle n'ait pas lu ses romans. Puis elle ajoute, avec un geste humble d'excuse, que de tout le monde elle n'en dirait pas autant, pas de Jelinek en tous cas, pardon. Parce qu'elle met en scène et problématise la perversion, je suppose.

29.10.2009

Japon - 22 octobre 08

Première expérience aujourd'hui des fameuses toilettes japonaises, à Temple University. Sur le côté du siège, un bouton bleu « spray », portant un étrange symbole, sorte d'oméga surmontant un y grec en pointillés. J'appuie, j'entends un bruit, puis je sens un jet qui me touche les fesses – je me lève, surpris, l'eau jaillit contre la porte, embarrassé, je me rassois, je comprends la fonction de la chose, et trouve ça plutôt pratique.

J'ai fait mes deux interventions sur Aristote et le livre de Lo Piparo. Dans le cadre des classes de Claire. Petite salle, deux fois douze étudiants. Mélange de japonais et d'américains ; peu de questions. J'ai compris que j'aimais peu les étudiants. Leur passivité béate, leurs questions sans pertinence, et leurs yeux fatigués. Mais encore moins les professeurs, avec leurs manies, leurs bonnes intentions, leurs frustrations. Cependant, Claire a bien fait les choses, on m'a payé, 20.000 yens dans une enveloppe en papier.

Marche ensuite, vers Roppongi Hills. Le quartier de Temple – où sont les ambassades occidentales – était ennuyeux. Bizarrement, malgré la pression foncière, beaucoup de petites maisons, pas plus d'un étage, dans des allées calmes. Impression terriblement banlieusarde, inquiétante, épouvantablement, dans une mégalopole de trente millions d'habitants. Pourquoi ne pas vivre en appartement ? Roppongi Hills est à peine plus rassurant. Lieux publics propres, immeubles neufs, statue d'araignée géante, musée d'art moderne et festival international de cinéma. Beaucoup d'occidentaux – presque exclusivement des petits blancs sur les toboggans du jardin d'enfants près de l'Eglise luthérienne – japonais stylés aux visages parisiens. Visages tendus, qui veulent dire, « je suis complexe », et que je décode en « j'abrite une totale perversion. Tu veux partager ma folie ? Je suis à la fois jeune et vieux, femme enfant, doux et cruel, je suis prêt à mourir ou à tuer pour toi, viens ! » Ces gens me repoussent, comme les parisiens.

Les occidentaux qui viennent ici semblent contaminés. Dans la classe, avant le début du cors, un américain blond surlooké s'arrangeait le bonnet dans l'écran de la télévision sur le côté. Tout à l'heure, une vieille femme dans la rue promenait sans humour un caniche à toupet. Nous avons suivi jusqu'au métro cette blonde aux cuisses exhibées sous la jupe d'écolière trop courte, et le visage vide. Une américaine, grosse et laide, arborait ses dentelles et son chapeau dans l'ascenseur de l'université.

Conférence à Temple sur la crise économique. Panel de quatre membres : un médiateur français, deux américains, un japonais. Le japonais, calme et souriant, pose des faits, parle de long terme, et trace des parallèles historiques ; dans un anglais légèrement hésitant. Les américains, d'un ton plein de certitudes, parlent trop, sans donner de faits, parlant uniquement de court terme, et reposant sans cesse la question. Ces deux américains sont en tous cas d'accord, contre le japonais, pour juger que les conséquences de la crise économique seront majeures et négatives.

Mais qu'entendent-ils par « négatives » ? Le japonais, l'air tout excité, parle de sa « mission », convaincre l'auditoire que la crise actuelle n'est pas la même que celle à laquelle s'est vu confronté le Japon dans les années 90. Il parle avec enthousiasme, il agite les bras, cligne des yeux, regarde, à droite, à gauche, dévisage. Et semble se dire, « dans une seconde, là, tout va s'effondrer, ça va venir. » Il n'attend que ça.

En entendant parler l'américain, parlant des risques financiers que la mathématisation des finances et les complexes assurances mises en place avaient semblé faire disparaître, et, pendant ce temps, la figure sceptique au sourire pervers du japonais, je pense aux tremblements de terre, donc Claire a dit hier qu'elle commençait à les craindre. A Tokyo, tout peut s'écrouler d'une minute à l'autre, entraîné par le mouvement des plaques souterraines. On doit bien rire, au Japon, quand on entend parler d'éliminer les risques.

 

Costume et désir : homme d'affaire, écolière, lolita gothique, femme en kimono, geisha. Face à moi, dans le métro, jeune fée qui s'arrange les cheveux. D'abord, je la trouve très attirante. Plus je l'observe, et plus elle devient laide. Mais cette laideur, étonnamment, ne la rend pas moins désirable. Elle semble, au contraire, par cette absence de beauté réelle, plus accessible et plus susceptible d'offrir son corps. Au bain, dénudés, ces corps perdent-ils leurs masques ? Et sont-ils plus, ou moins désirables ?

27.10.2009

Japon - 21 octobre 2008

Dans l'avion pour Tokyo, petits signes extérieurs de nipponité : politesse verbale de ma voisine – qui me gratifie d'un sonore « bless you » quand j'éternue, et retire à grands renforts de pardons son bras de l'accoudoir si, par hasard, je l'effleure. Petite serviette chaude, qu'on nous tend à la pince avant le repas. Mais peut-être est-ce une conséquence dérivée du voyage en avion, dont j'avais oublié le luxe après toutes ces expériences dans les trains.
Hier soir, avec Pearly, discussions sur les relations professionnelles dans les entreprises japonaises. Epouvantables, apparemment : brimades, attaques personnelles, et respect rigide pour les hiérarchies liées à l'âge. Quant aux femmes, on n'attend rien d'elles qu'un départ de l'entreprise après leur mariage. Très loin de sa propre situation, chez Goldman Sachs, où ses patrons la respectent et veulent la faire progresser, où dès son premier poste, on lui confie d'importantes responsabilités.
Même rigueur, semble-t-il, dans les rapports homme-femme. Je disais à Claire, en m'appuyant sur les séries taïwanaises et l'observation de Ming et ses amis, que les sociétés asiatiques me semblaient particulièrement peu machistes. « Oh non! » m'avait-elle répondu. Hier soir, Pearly nous a dit que c'était une des principales différences entre la Chine – surtout Taïwan – et le Japon. Les taïwanaises dominent, les hommes font la vaisselle, et quand, après le repas, le copain de Pearly s'est énervé contre elle au téléphone qu'elle n'avait pas décroché son téléphone plus tôt, elle a répondu fermement. « I'm now gonna make Der-Yang apologize his arse off for shouting at me like that, » nous a-t-elle dit, sans trop de sérieux bien sûr, en allant dans sa chambre avec son ordinateur branché sur skype.
Au Japon, les filles doivent tout faire, nous avait-elle expliqué, faire la cuisine, la vaisselle, donner des cadeaux ; c'est même elles qui prennent l'initiative pour coucher avec les hommes, pas l'inverse. « Elles sont peut-être encore comme les geishas! » suggère Philip.
Il semblerait, en tous cas, qu'il y ait une relation particulière entre le sexe et l'archipel japonais. A l'aéroport de Hong-Kong, au relay, nous avons trouvé le premier objet pornographique depuis notre départ d'Allemagne. Un calendrier d'hommes nus japonais, sous cellophane, avec une étiquette annonçant que le contenu pouvait choquer les mineurs. Au dos, les hommes avaient sur le sexe une étoile pudique dans les petites reproductions alléchantes. Nous avons failli l'acheter, puis nous sommes dit qu'on risquerait de nous le confisquer en Chine. Mais il est possible que la pornographie soit une spécialité japonaise : lorsqu'au téléphone avant hier soir j'ai demandé à Der-Yang s'il voulait qu'on lui ramène quelque chose de Tokyo, il m'a répondu « porn ». Rires de Pearly derrière nous.
Claire nous racontait que, dans un quartier de Tokyo, les adolescentes se prostituent pour s'acheter des vêtements de marque, Hello Kitty, Vuitton, Prada. Que, surtout, ce n'est pas jugé particulièrement choquant.
Dans l'avion, lorsque nous atterrissons, je commence à percevoir les passagers qui m'entourent comme des japonais. Et, je ne sais pas trop pourquoi, ils me sont plutôt antipathiques. Physionomies tendues, fort potentiel d'agression réprimée. Je ne me sens pas très à mon aise. Philip, lui, regarde ravi le style d'un jeune homme sur notre droite. « We've entered the world of the Muji palette », dit-il pour décrire l'arrangement de gris et d'ocres que porte ce garçon. Je le trouve inutilement affecté.
Dans la station du skyliner pour Ueno, sans l'aéroport de Narita, j'achète une bouteille de « Pocari Sweat » en attendant qu'on prépare notre train. Je suis intrigué par la description – boisson spécifiquement conçue pour compenser les sels minéraux et liquides perdus en transpirant, et veux acquérir une bouteille pour conserver l'étiquette. Je me retourne et vois que, dans le train, les fauteuils bougent tout seuls – petite danse qui correspond sans doute au rituel de nettoyage automatique, mais pourrait être le fait d'un démon malicieux.

23.10.2009

Japon - 19 octobre 2008

Hong-Kong : dans un petit square derrière Caine Road, où Pearly nous héberge, nous mangeons des sushis au saumon, parmi les familles philippines qui font leur pique-nique dominical. 8$50 pour six petits rouleaux de makis au supermarché, moins cher qu'en Australie. Mais comme là-bas, semble-t-il, partout accessible, et très normal. Nous sommes dans le Pacifique multiculturel, de San Francisco, Tokyo, Singapour, où l'on mange partout des sushis. Ce n'est plus, comme en Pologne ou comme en Russie, signe extérieur de nouveau riche, nourriture de luxe, et de mauvais goût.
Tout à l'heure, autre image californienne : nous sommes dans la cité du cinéma, qui célèbre ses stars par une promenade imitée de sunset boulevard, à Kowloon. Nous avons vu les empreintes des mains de Maggie Cheung et Bruce Lee ; Wong Kar Wai a laissé vierge sa plaque. Une femme posait à côté d'un cameraman en bronze. Hong Kong est, avec Séoul et Tokyo, la grande ville du cinéma asiatique. Comme Hollywood et Los Angeles, de l'autre côté du Pacifique, et Sydney – qui ressemble énormément à Hong Kong – au sud. Hong Kong est aussi, comme toutes ces villes, un grand port, où circulent des paquebots, où l'on prend des ferries pour se déplacer, où l'on rêve de vues sur la mer.
Impression défavorable du Japon, cependant, qui tient à la façon dont Takahiro, le directeur du département de français, à Keio, pour qui je vais faire une conférence sur l'unité et la diversité de la langue française jeudi, me traite par dessus la jambe. Il n'a répondu qu'il y a huit jours à l'email que j'avais envoyé de Paris le 15 septembre, où je proposais deux sujets de conférence ; il veut à présent que je lui fasse parvenir un texte, un powerpoint, afin qu'il prépare la traduction de ma conférence. Il n'a pas répondu, toujours, à la question pourtant précise que je posais concernant la durée de parole dont je disposerais, bref, il fait mal circuler l'information, ne sait pas être précis, ne répond pas dans les délais, comme faisaient, à la Sorbonne, les professeurs et les maîtres de conférence que j'ai fui. Ce sera mon dernier contact avec l'université.

11.10.2009

Japon - 15 octobre 2008

Expérience de chic japonais : nous prenons un café dans le grand centre commercial de Pu Dong. Vue sur Shanghai, soleil couchant. Sur la droite, immeuble en construction. Tout à l'heure, nous avons visité Pu Dong en bus touristique. On est passé devant trois énormes tours résidentielles, très élégantes, en front de rivière. Le mètre carré le plus cher de Shanghaï, à 14000 euros. Les revêtements des tours sont réalisés par une entreprise japonaise.

Philip s'est acheté chez UniQLO une veste élégante, sport, marron. Marque japonaise. Je me suis acheté une veste polaire zippée réversible : un classique, mais bien coupée. Vais-je trouver à Tokyo cette élégance classique et colorée, style suédois, que je projette sur le pays ? Ming, assise en face de moi, lit à Philip une liste de projets touristiques pour voyageurs solitaires : monter sur une tour à Tokyo, voir un film à Venise, écrire des lettres à Paris, puis méditer sur les écrivains chinois.

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