24.12.2009

Cambodge - 12 novembre 2008

Capitaliser l’horreur. J’au vu plusieurs livres sur le Cambodge en vente dans le quartier touristique de Saïgon. Tous parlaient des Khmers Rouges et de leurs horreurs, parents massacrés, familles séparées. La douleur comme trait distinctif des populations cambodgiennes. Et pourtant, sur place, il est, me dit Philip, tabou d’en parler. Les purges ont été faites, il faut tourner la page.

18.11.2009

Chine - 29 octobre 2008

Je me souviens d’avoir entendu je ne sais quel intellectuel français dire sur un plateau de télévision qu’il n’y avait pas à s’inquiéter de la Chine, qu’ils se tourneraient toujours vers l’Europe, car c’était « un peuple mimétique ». J’en vois une manifestation dans la salle des calligraphies du musée d’art de Kowloon. La pratique de la calligraphie – comme toute activité linguistique, et c’en est une – suppose d’abord l’imitation, la reproduction. Le style peut varier, mais pas tant que le caractère ne soit plus reconnaissable. Il est possible que l’esthétique occidentale soit caractérisée par un fantasme d’imitation de la nature (c’est, je crois, dans la Poétique d’Aristote) – qui s’étend, par le cratylisme, au langage – et le fantasme d’un langage qui reproduirait le cri même de la nature. A l’inverse, il y a dans la pratique de la calligraphie chinoise quelque chose d’anti-naturel, pure reproduction du modèle hérité. D’où, respect de l’héritage, pas d’esprit révolutionnaire, etc. Bien sûr, c’est à reprendre et creuser.

 

04.07.2009

France - 4 septembre 2008

Se retirer d'un lieu, doucement, pour en partir. En prenant mon temps, je dis au revoir à Paris. Je me suis assis, tout à l'heure, à l'Autre café, rue Jean-Pierre timbaud, où j'allais souvent au début de ma thèse. En face, au 49 rue Jean-Pierre Timbaud, l’immeuble où j'avais visité, vers Noël pendant l'agrégation un studio qui m'avait plu, mais que je n'avais pas eu. Ironie d'une ville où l'on est bien implanté, juste en dessous, l'ex d’une amie vient d’ouvrir un café littéraire, l'Ogre à Plumes, apparemment célèbre – y sont venus Podalydès et David Barnes, directeur du théâtre-cirque où m'avait amené l’un de mes profs à Strasbourg, pour un mémorable Roméo et Juliette.

Avant ça, je me suis arrêté pour manger un Giant au Quick du métro Belleville, où j’allais avec Ahmed – et par nostalgie de mon enfance où je préférais Quick à Mc Donald’s. A présent, je suis sur la « place à bobos », qui fait l'angle des rues St Maur et Oberkampf, haut lieu du branché 90s, fréquenté toujours par des trentenaires à la mode. En face, l'immeuble où vivait Yannicke, violiste des Sorbonne Scholars. A côté, le bar Meccano, où Julien m’avait donné rendez-vous la première fois que nous nous sommes revus à Paris. L'immeuble où Sacha, l'ami d'Héraklès, avait visité un studio qu'il avait finalement décidé de ne pas louer. Juste au dessus de la coopérative italienne où, longtemps, je n'ai pas osé rentrer, jusqu'à cette année. Puis le magasin de fleurs où, deux fois, j'ai acheté des roses pour Alain, pendant ces quelques semaines de passion brûlante. Et derrière moi, le « célèbre café charbon », où j'ai passé pas mal de temps temps, le bar sans nom de la rue Oberkampf où j'ai pris un verre un soir avec Alain, le Sher Khan dont me parlait toujours Jean-François, où nous sommes allés le dernier soir, le hammam sur cour où je ne suis allé qu’une seul fois, la rue de Ménilmontant, où j'ai deux fois acheté meubles et lit. L'appartement de Valérie, celui d'Elise. La bague de Kenza, la librairie du monde arabe ; et d'autres itinéraires, d'autres souvenirs, d'autres magasins, bars et restaurants dans lesquels je suis allé, devant lesquels je me suis arrêté, que je quitte, auxquels je commence à dire au-revoir. Adieu ?

28.06.2009

France - 2 septembre

Dijon : je suis en France, mais aussi dans la capitale possible de mon royaule imaginaire, la Lotharingie, bande intermédiaire entre la France, l'Allemagne et l'Italie. Je rentre dans la cathédrale « I love it », puis j'ajoute « plump ». Opulence des formes arrondies, des couleurs aussi, le choeur est légèrement jaune. Je me tourne vers l'immense jeu d'orgues baroque, et les angelots sur nuage au dessus de la porte. A droite, un tombeau de marbre rose, avec la statue d'un duc de Bourgogne et, sur le coté, la statue métallique d'une femme éplorée tenant des roses à la main, qui s'effondre sur le tombeau. Plus au fond, c'est un ange à l'horizontale qui tient la chaine du baptistère et, de l'autre côté, la tombe de JB Lecoux de la Berchue est appuyée sur des pattes de lion.
Baroque, donc, pas l'austère symétrie de Versailles, ou la griseur parisienne. En arrivant en train, j'étais émerveillé par le paysage de collines verdoyantes, le même qu'en Lorraine, ou qu'en Sarre, qu'au Luxebourg ou qu'au Piémont. Le baroque de l'église évoque la Belgique, et les gens d'ici, comme les belges ou les suisses, parlent un français bizarre, qui sonne comique et qu'on entend peu. Leurs corps sont expressifs, avec des gestes un peu trop brusques et trop marqués.
Y aurait-il, encore, dans l'inconscient français, quelque chose comme un rejet de la Bourgogne ? Après tout, la France a gagné des guerres sur eux. Faudrait-il reconstruire une mémoire alternative, de cette France de l'est, opulente et baroque ?

27.06.2009

Cambodge - 1 septembre 2008

J’ai décidé de lire pendant le voyage l’Essai sur les Révolutions de Chateaubriand (de même que Le Génie du Christianisme, ils sont dans le même volume de la Pléiade). Je crois que c’est un choix judicieux. Car, pour la majorité, les pays que je traverserai sont des pays de révolution : la France, la Russie, mais aussi la Chine, les ex-colonies d’Indonésie, la Malaisie, l’Indochine, et l’Allemagne ou la Pologne, dont la sortie du communisme peut être considérée comme une révolution. Seule, peut-être, la Thaïlande n’a-t-elle pas connu de révolution politique au 20e siècle.
En tous cas, le Cambodge a de plein fouet subi celle des Khmers Rouges. Et si j’écris ici, dans ce carnet, ces réflexions sur la révolution, c’est par réaction aux premières pages du livre de Michel Bizot, Le Portail. Bizot, membre de l’Ecole Française d’Extrême Orient, raconte son emprisonnement et sa torture, en 71, par les Khmers Rouges. Il peint, aussi, le Cambodge d’avant la révolution comme un royaume harmonieux, paradis généreux où même les pauvres avaient des fruits pour l’étranger de passage, un pays de la douceur de vivre, où l’art accompagnait la vie, où les chants simples des paysans portaient l’âme khmère, bref, un paradis perdu, comparable, peut-être, à la France d’Ancien Régime que regrettaient les romantiques, à la Russie intemporelle, bref, à toutes ces utopies nostalgiques des restaurateurs.
Ce que, pourtant, je trouve intéressant, c’est que François Bizot, qui se peint comme anti-communiste, plus intéressé par l’intemporalité de la vie paysanne, et même vaguement pro-américain, reçoive en 2001 le prix des lectrices d’Elle pour son Essai. Changement d’époque : on encensait les rouges, on encense maintenant les blancs, les neutres, ceux qui veulent seulement observer les rituels de toujours, ceux qui s’intéressent aux traditions populaires, les folkloristes, les amoureux des rites. Non pas que je leur sois personnellement opposé : je sens très fortement en moi le désir d’adopter cette même rhétorique. Mais je veux essayer d’y résister, car je crois que c’est une rhétorique, et que cette position de neutralité ethnologisante, à l’égard de pays plus pauvres surtout, soutient un injuste néo-colonialisme. Avec les meilleures intentions du monde.
Le néo-monarchisme réactionnaire de Bizot, je crois, ressort au détour de certaines phrases. Ainsi, quand il appelle l’homme « aristocratie naturelle du monde vivant », comme si la nature, bien évidemment, construisait de tels rapports, et que donc, puisqu’il y a des aristocraties naturelles, on puisse, aussi, justifier des aristocraties culturelles – d’ailleurs, on ne massacre pas violemment dans les pays contrôlés par l’aristocratie, surtout quand elle est « naturelle ». Mais ce n’est sans doute pas faux. Sans doute y a-t-il, aussi, vertu à ce qu’il y ait des aristocrates. Je m’étonne simplement que ce témoignage soit si peu contextualisé idéologiquement par celui qui l’écrit : spécialiste des religions, qui croit en une structuration naturelle du monde vivant, dans laquelle l’homme se trouve au sommet, « vainqueur des monstres et monstre lui-même à jamais. »
Bref, je m’interroge sur les non-dits que recouvrent les évidences.

15.06.2009

Cambodge - 22 août 2008

Philip me dit ce matin du Cambodge que les deux nationalités étrangères les plus présentes y sont les français et les australiens. Les premiers, pour le passé colonial et l’aide internationale ; les seconds, pour l’aide internationale, et parce que c’est proche.

Hier, Claire et lui parlaient du procès des Khmers Rouges, en cours. Philip s’étonnait que la population ne soit pas impliquée. Claire : « Ce n’est pas si simple. » Evidemment. Mais elle précise, on a déjà tenu les procès, la chose est dans le passé, les comptes sont réglés. Qui plus est, certains responsables Khmers Rouges sont encore au pouvoir. On a peur, dans certaines provinces, après les procès, des représailles.

09.06.2009

Vietnam - 16 août

Minh Tran Huy, représentante en France de la vietnamité, ne parle pas je crois dans ses interviews ni dans son livre de la guerre, du communisme ou de la décolonisation, mais seulement d’un Vietnam culturel, religieux. Faut-il l’accuser de folkloriser son pays d’origine ? Outre qu’on est mal placé pour le faire, quoique la chose puisse être tentante – elle publie dans la foulée chez le même éditeur, Actes Sud, une série de contes vietnamiens – il faudrait plutôt comprendre pourquoi c’est cela qu’on reçoit, cela qu’elle veut écrire, aussi.
Parce que, petite, on l’appelait « chinetoque », et qu’en prépa, c’était l’asiatique. Elle représentait, plutôt que le Vietnam, pays spécifique avec son histoire, et les Etats-Unis, Rambo, la guerre, le napalm, une sorte d’ailleurs avec des nems et de subtiles règles de politesse, un mélange de sensualité, d’intelligence et d’hypocrisie. Bref, on pourrait tout aussi bien la féliciter de surfer sur les clichés.
Mais de façon plus générale, je crois qu’on fait maintenant du Vietnam cette destination touristique, Thaïlande alternative, avec marchés flottants et cocotiers, plages de sable blanc, pains de sucre – est-ce la baie d’Halong, ou Phu Ket ? Bref, un pays décor, un lieu de détente, bordel aussi, pour les français stressés qui ne veulent pas bronzer idiots, mais voir deux ou trois temples bouddhistes, en début d’après-midi, quand il faut trop chaud de toutes façons pour la plage.

07.06.2009

Russie - 16 août 2008

Lu dans un entrefilet du Monde Diplomatique : rectifier la vision maintenant traditionnelle de l’Occident sur la victoire de 45. Affirmer le rôle de l’URSS-Russie, pas seulement l’équivalence fascisme/communisme, Hitler/Staline.

Pologne - 16 août 2008

Deuxième Guerre Mondiale, souffrance de la Pologne, envahie par l’Allemagne, bombardée, le ghetto de Varsovie, les camps. Mais y a-t-il eu collaboration ? De qui ? Comment se fait-il que je n’en sache strictement rien ?

06.06.2009

Vietnam - 10 août

Juan Bosch raconte dans Viaggi a Los Antipodes un long voyage au Vietnam entrepris pendant la guerre. On voyageait alors, dans les pays communistes, lorsqu’on était membre du Parti – comme il l’était en République Dominicaine.
Il apparente les deux pays : même climat, mêmes productions : riz, piña. Plages et cocotiers – Beautés, richesses naturelles. Mais le Vietnam est un vieux pays.
Détruit : Bosch décrit les cités bombardées, rasées. On n’y pense guère. Coventry, Dresden, Le Havre, il s’agit de cités européennes, et c’est une catastrophe pour l’humanité. Mais le bombardement des villes vietnamiennes, la perte de rues, de bâtiments familiers, c’est beaucoup plus difficile à concevoir. Le napalm et les enfants brûlés dans la forêt, c’est une chose à laquelle on peut compatir. Mais pas vraiment, beaucoup moins, la disparition d’une ville dont on ne saurait prononcer le nom. Juan Bosch s’efforce, à l’époque, de compatir.
Il décrit aussi les efforts de guerre, l’énergie mise à construire des abris et des galeries. Les pertes inutiles, aussi, ponts, routes et vies humaines. Pour la théorie des dominos, par peur que l’Asie tombe sous la coupe du communisme – on ne sait même pas précisément ce que cela signifie. Voici l’histoire, vue par un œil communiste.
Or on a l’habitude, en occident, beaucoup plus, de s’apitoyer sur les pauvres soldats américains, envoyés dans la jungle et vers l’horreur par un gouvernement anonyme. Incidemment, les massacres de vietnamiens sont condamnés. Mais on ne se place guère de leur point de vue. Colonialisme de la mémoire.