02.01.2010

Indonésie - 15 novembre 2008

Autre expérience de la Belgique : steak frites sauce samourai à La Patate, restaurant belge aux murs décorés de Tintins, tenu par un énorme sexuagénaire, où l’on sert de la bière Duval, et des frites en cornet.

23.12.2009

Vietnam - 12 novembre 2008

Nord-sud : hier soir, je parlais avec Viet, l’ami de notre hôte qui m’a conduit sur sa moto, de notre expérience difficile à Hanoï – notamment les étranges coutumes de vente. Il m’a répondu, « northern people, they’re communist », et lui-même les trouve difficiles. Pour la première fois, nous avons été satisfaits d’un commerçant vietnamien aujourd’hui. Nous marchions sur De Thom, dans l’enclave touristique, sacs de linge à la main, cherchant une laverie. Un petit homme très brun nous hèle « you look for laundry ? » puis nous guide au fond d’une petite allée sombre, entre deux immeubles. On pèse notre linge, un dollar par kilo, nous récupérons tout ça demain. Sans lui, nous n’aurions jamais trouvé cet endroit qui n’aurait pas de clients sans lui. Pratique.

Dans le bus pour Cho Lom – 3000 Dong le billet – confort : climatisation, sièges en skaï gris. Et la radio, bien sûr. Mais l’ambiance est très différente des bus chinois, d’Harbin, Beijing ou Nanning : visages sérieux, les corps sont séparés autant que possible, un par groupe de deux sièges, et personne ne parle à personne. Isolation fière, il y a quelque chose d’espagnol dans les vietnamiens, mélange de bordel, d’exubérance, de mauvais goût, et de rigueur orgueilleuse. Viet, hier soir, nous disait, en comparaison des chinois, qu’ici les gens sont plus distants, plus difficiles d’abord. « They’re proud ». Et d’un point de vue chrétien, c’est l’un des sept péchés capitaux. Faut-il, comme dans Le Cid, mettre en rapport cet orgueil et le culte des mânes ?

Après une visite au marché de Cho Lom – les vendeurs y sont aussi désagréables qu’au Nord – nous visitons la pagode Ha Chuong. Débauche napolitaine de statues brillantes, couleurs et plateaux tournants porte-bougies. Plusieurs scènes, plusieurs divinités, dans leurs tabernacles rouges, serties de néons clignotants. Les yeux piquent, effet de la fumée qu’émettent les nombreux bâtons d’encens. Devant l’entrée, nous voyons une vieille femme qui s’incline devant la statue d’un roi divinisé, brandissant une poignée de bâtonnets couleur safran. Toutes les inscriptions dans le temple sont en bilingue, chinois-vietnamien. Sur la droite, à l’intérieur de l’enceinte, une famille vend de l’encens pour le culte, acheté sans doute en gros pour beaucoup moins cher au marché voisin.

Dans la soirée, tout à coup, le pays s’illumine : nous prenons le bus 150 jusqu’au quartier de Viet, traversant la ville, vitrines illuminées, magasins, vie de la métropole. Puis sur l’avenue qui poursuit Dien Bien Phu de l’autre côté du bras de rivière, nous achetons fruits et gâteaux, que nous n’avons pas besoin de marchander. Traversée du quartier, quelques adolescents tentent de nous attirer vers les restaurants qui les emploient, mais sans excessive insistance. Nous voyons des scènes de vie quotidienne, salons de coiffure, vieilles dames sur les balcons, marchands de journaux et de fruits. Puis nous pénétrons dans la longue impasse au fond de laquelle nous résidons, satisfaits qu’hospitalityclub nous ait emmenés dans un endroit si typiquement local. Viet arrive une demi-heure plus tard avec de la soupe de bœuf – en sachet plastique – et deux collègues à lui nous rejoignent après le repas, dont une superbe jeune femme au visage carré, cheveux longs, le corps et les traits fins. Belle analyste financière, épouse d’un trader, tous les deux intelligents, comiques, et fins. Tout à coup, je me mets à penser que la Chine produit en moyenne des citoyens plus souriants, mais que le genre d’esprit, légèrement combattif, développé par ce couple et par Viet, notamment le sens de la moquerie qu’ils semblent avoir, est le résultat de familles plus nombreuses, et d’un pays qui doit résister à des voisins puissants, bref, qu’il y a de l’espoir, et beaucoup d’intelligence, chez les vietnamiens éduqués de Saïgon.

Japon - 12 novembre 2008

Le Japon, modèle pour l'Asie ? Minh, l'amie de Viet, avec qui nous venons de prendre un verre, nous a raconté que les adolescents vietnamiens de Saigon – certains du moins, sans doute, issus de familles riches – imitaient les modes japonaises, et que le week-end, ils se rendaient en costume de manga dans l'étage du Diamond Plaza qui regroupe les galeries de jeux d'arcades. Emulant ces colonisateurs, plutôt que les occidentaux.

Minh ajoute qu'elle adore la nourriture japonaise, et qu'elle insiste toujours pour que les dîners ou les déjeuners professionnels se fassent au sushi bar. Il semblerait donc qu'ici comme en Pologne, en Chine, en Russie, comme en Californie, cet aspect du Japon soit apprécié par les jeunes riches dynamiques et beaux. J'en parle à Viet, qui résiste à mon analyse, et dit : « Sushi bars are not very chic. It's not a place you go to be seen. I've been there, it's normal. »

04.12.2009

Vietnam - 4 novembre 2008

Près du lac, et face à Papa Joe, chez qui j’irai prendre un verre après déjeuner, je savoure un expresso, le premier bon depuis Beijing – dans un bar à l’italienne, fauteuils rouges et noirs, au premier étage, murs couverts de galets blancs, poutres vernies noires au plafond. Tout à l’heure, marche sous la pluie : traversée d’un marché, poissons, fruits, crevettes et sacs d’épices, à la recherche d’un endroit pour déjeuner. Nous nous sommes arrêtés, trempés, dans un petit restaurant – juste une pièce avec la télé dans le fond qui diffusait un feuilleton chinois. Nous demandons, comme c’est la coutume ici, « how much, combien ? » La femme derrière le pot de soupe s’adresse à quelqu’un dans la pièce et, tournant la tête, nous voyons émerger d’un lit mezzanine presque invisible un demi corps d’adolescent, qui traduit le prix pour nous.
Je passe la journée sans Philip – nous nous sommes donnés rendez-vous à 18h30 ce soir à l’hôtel – et décide de faire un café crawl. Héritage français, les cafés d’Hanoï. Je suis dans un rez-de-chaussée sur rue, double porte en bois totalement ouverte, une plante qui pend depuis le balcon du premier étage, une autre, en pot, sur toute la hauteur du côté gauche. Musique jazz légère, tables basses en bois, petits tabourets. Sur ma droite, un homme seul lit le journal ; un couple en face mange des graines ou des cacahuètes. On m’amène une petite tasse de café noir, très fort, avec un sucrier sur le côté. Le bruit des klaxons, dehors, fait contrepoint au jazz de la radio, la lumière est douce : il fait juste un peu trop frais, conséquence de la pluie. Sur le mur, je vois un petit tableau rouge qui me plaît assez.
Je visite une boutique, à côté du lac, où l’on trouve de vieilles affiches de propagande. J’en vois deux similaires, deux femmes portant un panier d’oranges au milieu d’arbres stylisés portant des oranges et de vingt-trois paniers d’oranges, sur cinq rangs ; une femme déversant un panier de piments sur un tas de piments – des petits personnages stylisés dans le fond, portant des palans, ainsi qu’un tracteur à la remorque pleine d’un gros tas rouge. La légende dit « grow lots of chilli / oranges to increase the products for exportation and for the life. » Une autre affiche, sur le côté, encourage l’exploitation des bordures de champ pour la production de menthe et d’herbes aromatiques. Faut-il établir une causalité, entre ces affiches encourageant la productivité maximale, et la presse, la foule qui se faufile dans chaque recoin des rues de la capitale : tout à l’heure, je suis revenu vers Hoan Khiem à travers un marché. Peu de place entre les étals, et pourtant, des scooters essayaient de passer, klaxonnant pour que les gens s’écartent.
Malgré le régime socialiste, il semble régner ici le plus grand degré de chacun pour soi. C’est vrai, peut-être des locaux ; ce l’est totalement des locaux dans leur rapport aux étrangers (qui sont les vaches à lait de l’économie touristique) et des étrangers entre eux. Je suis au balcon de Papa Joe, face au lac. Une blonde est assise à deux mètres de moi, nous sommes seuls dehors. Pas un échange de paroles, elle n’a même pas répondu par le regard au vague regard de complicité que j’ai tenté de lui jeter. Tongs aux pieds, seule au milieu d’Hanoï, elle est peut-être en quête d’elle-même, et ne voudrait pas qu’on la dérange. Idéal hippie, mélange d’égocentrisme absolu – la quête du moi vrai comme but à la vie – mais aussi culte de la force – ou que le moi le plus fort l’emporte. Est-ce pour cette raison qu’ils aiment tant la jungle vietnamienne ? Ou serait-ce une attirance pour le bouddhisme, au moins dans sa version basse : atteindre individuellement le salut par mépris souverain pour le monde et les souffrances des autres.
(Autre piste, un pays jeune, adolescent par sa démographie, ce qui correspond à l’idéal hippie d’éternelle adolescence, éternelle quête du moi.)
Nous finissons la soirée, après un repas de poulet cinq saveurs, champignons, nems et poisson chat frit à l’aneth au Little Hanoï, dans le Minh’s jazz club, avec un jus de mangue frais. Le propriétaire, Quyen Van Minh, joue tous les soirs du saxophone live avec son orchestre. Est-ce un reste de la présence française – émulation des bars jazz parisiens de Montmartre ou Saint Germain des Prés ? Vestige de la présence américaine – ils n’ont pourtant jamais occupé Hanoï – ou quelque chose d’autre, une sorte d’anarchie, de culte du moi, de démonstration personnelle de sa propre force et de son talent – qui nourrit une scène jazz dans cette ville ? Je m’interroge, en écoutant Van Minh reprendre au saxophone « How bright the moon » : comment cette mélodie qui vient d’Amérique est-elle arrivée dans cette salle intacte – un peu comme un chant d’oiseau se déplace ? Et dans la façon dont la basse, le batteur et le piano soutiennent et reprennent le thème, je ne perçois nulle pentatonie cachée, nulle vietnamité qui surgirait, tout à coup, dans la musique.
Le public est pourtant mélangé d’européens et de vietnamiens – que viennent-ils chercher ici ? Comme au Little Hanoï, peut-être, un vestige sentimental du Vietnam colonial, ou d’un mythique Hanoï cosmopolite qui, passée la victoire de Dien Bien Phu, serait devenu république autonome, et ne serait pas tombé dans l’engrenage de la guerre froide – et jouer cet air américain dans cette ville communiste est peut-être une façon de réconcilier l’histoire, avec nostalgie.
Comme pour contredire mes analyses, Philip me dit qu’il adore le pianiste « Why ? » « Because he’s not at all westernized. » Etonné, je demande ce qu’il entend par là : « His uncoolness ! » Il prend le jazz au sérieux, donc… ce qui viendrait confirmer, peut-être, mon idée : cette musique possède une importance historique, ici, maintenant, qu’elle n’a plus en Europe, ou dans les pays occidentaux. Je le regarde, il me fait penser à Jean-François, et pourrait incarner un style « communisme jazzy. » Il prend son rôle très au sérieux, mais l’allège par des blagues ou des expressions comiques, dont il est le meilleur spectateur. A côté de lui, le saxophoniste adopte un style que je qualifierais de « dramatic coolness » : mélange d’intensité dramatique et d’indifférence dans le mouvement du corps et du visage. Rien qui sautille ou dérape et, surtout, pas la moindre prise de distance à destination du public – au contraire, une solitude simulée. Ostensiblement, le pianiste est en rapport avec le public, et joue pour eux, soulignant d’une geste ou d’un regard telle note ou tel accord, les commentant, se détachant de la musique, et même, la jugeant, comme individu. Cette attitude, il l’adopte aussi par rapport aux autres musiciens du groupe. Il ne fait donc reposer l’exécution collective de la musique et sa réception par l’auditoire sur aucune communion mystique autour de l’idée musicale née sous ses doigts, mais au contraire, sur un constant effort de médiation dont il est, en tant qu’exécutant, le principal responsable. A l’opposé, le saxophoniste est tout entier dans ce qu’il joue, comme si les vibrations du saxo devaient mystiquement faire communier avec lui les trois autres musiciens de l’orchestre et la salle. Il fait vibrer le métal comme s’il était seul, ou que tous les individus rassemblés dans le bar étaient la même personne, en phase avec la même énergie mystérieuse ; une fois son numéro de bravoure achevé, cet homme, épuisé, s’assoit, tournant le dos au pianiste qui, malgré l’effort, ne quitte tien de son humour ou de son effort médiateur en construisant l’architecture de ses variations. Le public, c’est rassurant, ne s’y laisse pas prendre, et sait qui mérite ses applaudissements.
Bien sûr, la structure même des instruments joue son rôle, un piano produit plusieurs notes à la fois, le pianiste est forcé de penser à leurs rapports, tandis qu’on ne sort qu’une seule note au saxo – note qu’il faut, de plus, produire avec son propre souffle – Apollon-Dionysos, toujours, dans le jazz comme dans la tragédie ; politiquement, charisme du chef qui crie fort, ou charisme de celui qui sait écouter chacun.

23.11.2009

Thailande - 30 octobre 2008

Prémisses d’Asie du sud-est à Lamma, petite île au sud d’Hong-Kong, où nous sommes allés pour l’après-midi. Ferry depuis Pier 4, Central, pour 17,70$, et l’on se retrouve dans un village de pêcheurs au fond d’une crique : bateaux et plate-formes flottantes, remplissant presque le port, collines rocheuses à l’arrière-plan, série de restaurants avec terrasses sur pilotis le long du quai. Nous nous arrêtons dans un endroit qui paraît populaire – terrasse presque pleine, de locaux semble-t-il, pas de nappes, un menu sur le côté, prix raisonnables (15$ pour un plat de pieuvre et riz, contre 50 ou 60 dans les restaurants précédents.) Je réfléchis à cet aspect du commerce et du racolage : ici, personne ne s’est jeté sur nous pour nous inviter à manger, brandissant un menu plastifié bilingue. Mais ces gens qui, dans la rue, devant les restaurants, racolent le touriste, il faut bien les payer. Les prix sont donc nécessairement plus élevés. De la même façon que les prix des hamburgers Mac Donald’s sont toujours plus élevés, pour la même quantité et qualité de nourriture, que ceux du petit restaurant local, puisqu’il faut dégager de l’argent pour payer les dividendes aux actionnaires.

Bref, nous mangeons là, de la nourriture simple – poisson sauce aigre-douce et nouilles sautées, café frappé au lait condensé sucré, dans un environnement typique, avec les pêcheurs et les travailleurs du coin, pour moins de 100 $ à deux. Sans doute même la moitié. Des ventilateurs s’agitent au dessus de nos têtes. On nous parle en anglais, mon peu de mandarin ne sert à rien. L’air sent la mer et la pêche. Penchée par dessus la rambarde, une femme qui travaille dans le restaurant jette aux poissons les restes de nouilles sautées laissées par un client.

21.11.2009

France - 30 octobre 2008

Sur Lamma, petite île au sud de Hong Kong, je vois dans le frigo du restaurant Fu Kee, spécialisé dans les fruits de mer, une bouteille de Riesling alsacien Hugel, à côté des aquariums où les palourdes géantes étirent leurs pédoncules.

19.11.2009

Vietnam - 29 octobre 2008

Dans un food court souterrain de Kowloon, avant d’aller au musée, nous commandons notre premier repas vietnamien. Poulet citron vert / Pho et porc citron vert / pho. Je regarde les nems et les desserts, et me rends compte que c’était pour moi nourriture chinoise.

13.11.2009

Belarus - 28 octobre 2008

Espaces hors-sol : au débouché du Peak Tram, au sommet du mont Victoria qui domine Hong-Kong, on débouche sur une série de magasins de souvenirs en toc – petites chaussures en soi, porte-clefs – puis dans un centre commercial climatisé sur quatre étages. Aucune issue n’est indiquée. Nous avons suivi les gens, sommes montés, rien d’indiqué, les panneaux Exit mènent à des portes de sécurité qui déclenchent l’alarme ; nous sommes descendus, nous avons demandé notre chemin à des vendeuses interloquées, puis finalement, presque en panique, effrayés d’avoir à rester pour toujours dans cet espace en verre, nous nous sommes retrouvés dehors, dans l’air tropical.

Plus loin, de l’autre côté de Victoria Peak, nous sommes descendus vers Pok Chu Lan, et voulions atteindre la mer. Pas d’escaliers pour descendre, ou de route, mais seulement celle, parallèle à la côté, où nous étions. Puis nous avons traversé d’étranges immeubles et des parkings, lieux à mi-chemin du public et du privé, sans jamais savoir si nous pourrions traverser. Nous nous retrouvons finalement sur Cyberport road, un escalier bleu descend jusqu’à la jetée rocheuse, une vingtaine de mètres en contrebas. Mais il est bloqué par une grille cadenassée. Nous voyons un homme avec un vélo qui fait des exercices au bord de la mer. Il est en bas de l’escalier, qu’une grille ferme aussi de ce côté ; nous ne savons pas comment le rejoindre.

Nous arrivons, par une autre route, à Cyberport, un nouveau quartier, construit au pied du méridien. Centre commercial de luxe, en train d’être fini. Nous errons dans les magasins vides, librairie d’art et de livres en anglais sous cellophane, pour éviter le feuilletage ; exposition sur l’art des pierres tombales, en préparation d’Halloween, et le food court, vide. Au cinéma, pas un seul film asiatique.

Nous décidons de dîner là – roast duck, Hainan chicken with rice, jasmine tea. Les pizzas sont trop chères, les sandwiches ne nous font pas envie, et les pâtes sont sans doute mal cuites. Mais voici les options. Le centre commercial propose aussi deux restaurants français, un sushi-bar avec tapas, un thaï et quelques chinois. Des écrans géants, dans le grand hall circulaire, diffuse les discours d’asiatiques et d’occidentaux, manifestement en rapport à Cyberport. Un autre écran diffuse une série sur une jeune asiatique en robe rouge qui, dans une vente aux enchères, acquiert, pour un million, l’œuvre de jeunesse d’un peintre au bord de la mort. Une dizaine de personnes s’affairent, nous sommes les deux seuls clients. Nous ne savons pas trop où nous sommes.

Plus tôt dans la journée, Philip et moi parlions des débuts de la colonie – car c’est ainsi qu’Hong-Kong a commencé. L’une des principales places financières, une grande ville, des gratte-ciels, un port, etc. : tout cela s’est développé sous couvert du Royaume-Uni (Cyberport est, sans doute, une réalisation de la période chinoise). Il y avait deux ou trois villages de pêcheurs ; les anglais sont venus, et leurs bateaux ont stimulé le commerce. Emotion cet après-midi, quand, depuis le sommet de Victoria Peak, nous apercevions les énormes bateaux cargos à travers la végétation tropicale. Etonnant, toutefois, que la ville ne se soit pas développée plus tôt ! Car elle est fabuleusement située, dans un port naturel, au débouché du troisième fleuve de Chine. Et pourtant, jusqu’à au milieu du 19e siècle, il n’y avait là que des villages de pêche. A Shanghai aussi, ce sont dans une large mesure les européens qui de cette ville – la mieux située de Chine pour les activités portuaires – ont fait la deuxième métropole du pays. Ce n’est donc pas un peuple de marins, malgré la façade maritime, mais un pays clos. L’eau chinoise n’est pas la mer, pas l’océan, mais les canaux, les lacs, l’eau douce, continentale. Dans le yi king, la mer n’apparaît pas ; l’eau que représente le deuxième fils coule entre deux rives, traître et trompeuse, mais contenue, canalisée.

Je disais hier soir à Der Yang et Pearly – taïwanais, chinois des îles et de l’univers marin des échanges capitalistes – qu’Hong-Kong me faisait penser à Barcelone. Ville port, sur la montagne et face à la mer. Ville à la fois attirante, riche, dynamique et productive, mais qui souffre d’un défaut linguistique et politique. Ville cosmopolite et multilingue, mais dont la langue est un dialecte, une variante, en rapport à la langue nationale, qui s’impose par le nombre et la puissance – castillan, mandarin – mais qui reflète la culture et la nationalité d’un peuple hiératique et terrien, relativement fermé sur lui-même.

Evidemment, la comparaison ne tient pas longtemps. Pourquoi le Bélarus ? Parce que cet Etat sans rivage, aux frontière hypercontinentales, me fait penser à la Chine continentale, telle que la grande muraille la peinte mythiquement. Je repense aussi à ce livre que j’ai lu d’un écrivain chinois qui, cherchant ses racines et son identité, finit par se rendre au Tibet. Voici peut-être une des raisons du conflit, le symbolisme chinois qui fait prévaloir la montagne sur la mer, qui nomme Shandong, montagne orientale, une péninsule au sud et de Beijing ; un pays qui n’a pas développé ses ports, et qui s’identifie si fortement à ses rivières – Huang He, Yangzi – on comprend qu’il veuille contrôler leurs sources, et garder contrôle sur le toit du monde.

France - 28 octobre 2008

Dans le food court de l'étrange centre commercial Cyberport, à Hong Kong, je mange une assiette d'Hainan chicken rice, servi avec une petite soupe et du riz. Je ne sais pas si c'est une illusion rétrospective, ou une révélation, mais je crois reconnaître les goûts de la poule au pot que préparait ma grand-mère de Lorraine. La cuisine chinoise m'est de plus en plus familière, en tous cas – le goût des choses en tous cas ; mais la façon de couper et de présenter légumes et viandes est différente. C'est, sans doute, là qu'est le plus grand écart avec la cuisine française familiale, ou la nourriture de brasserie.

 

07.11.2009

France - 25 octobre 2008

Sur Ginza, « les Champs-Elysées de Tokyo », je me sens plus proche de Paris qu'en aucun autre endroit. Marques de luxe, évidemment : L'Occitane, Ladurée, Louis Vuitton. La nourriture hyper-luxueuse au sous-sol du grand magasin que nous fait visiter Claire : les gâteaux, les chocolats, les petites choses au poisson, cela ressemble à la Grande Epicerie du Bon Marché. Même niveau de luxe, même service discret, même attention aux détails. Puis nous mangeons dans un restaurant de tofu délicieux le menu dégustation, pour 3600 yens par personne, une succession de petits plats subtils et raffinés, tous au tofu, servi dans de la jolie vaisselle, en petites portions. Le service, contrairement à la Chine, n'est pas excessivement prévenant, pas insistant. Les clients sont, de même, plus retenus, sobres. Et l'endroit dégage une grande élégance, un raffinement parfait. Comme en France – à Paris – donc, le même goût du détail, et la même ritualisation des repas ; comme, dans les repas nouvelle cuisine, on n'a pas grand chose dans l'assiette, mais chaque chose est à la fois subtile et surprenante, réveillant goûts et consistances inattendus mais plaisants. Corollaire à ce raffinement, la tristesse ambiante, la névrose, et la cruauté. Prix de la perfection culinaire. Et je serai content de quitter Tokyo, comme j'étais heureux de quitter Paris.

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