17.12.2009
Vietnam - 10 novembre 2008
Dernières visions d’Hué : peinture moisie bleue dans la salle d’un restaurant Pho, face à la gare. Dans le fond, qu’on voit à travers une grille, un couple de vieillards assis sur le lit regardent la télévision, tandis qu’à la table à côté, le gérant-propriétaire escroque deux australiens dégoûtés de la pluie, en leur vendant trop cher une excursion qui ne les intéresse pas.
Hier soir, plus amusant : j’ai préparé le dîner dans la chambre que Thao partage avec sa sœur. Beignets d’aubergine et courgette, tomates à la coriandre, une belle réussite, vue les conditions : lumière au néon minimaliste, mini-gaz individuel, et le sol cimenté comme plan de travail. Au mur, du papier légèrement gonflé par l’humidité, les trous rebouchés au papier journal par endroits. Sur le mur du fond, derrière le lit, photo de pop star asiatique. En face, appuyée sur le bord du bureau, visage d’une vierge Ave Maria qu’accompagnent une ribambelle d’animaux et nains en plastique, comme Blanche-Neige.
Le voyage avait bien commencé : nous étions seuls dans la petite cabine à quatre lits – 740 000 dongs par personne – et pouvions tranquillement admirer les vagues de la mer de Chine méridionale, discuter, faire du chinois. Mais à Da Nang, une femme à bébé nous a rejoints. Installation du bambin, puis de la femme – grand-mère, je suppose – allongés comme il convient pour dormir. Et bien sûr, au premier rayon de soleil, elle a voulu fermer les rideaux, pour le bébé. J’ai réussi à laisser la moitié de la fenêtre ouverte, puis Philip et moi sommes partis en expédition vers le wagon restaurant. Traversée d’une mer de pieds nus et de corps avachis sur le sol ou les sièges, à divers stades de sommeil. Ni musique, ni télévision, ni livres ou journaux, quelques rares jeux de cartes ou conversations, mais, pour la plupart, sommeil. Puis, dans le wagon restaurant, soupe pho suivie d’un café, sur fond de musique dance, « don’t you wish your girlfriend was hot like me » suivant « put your hands up in the air ». A fond.
Quand le train passe à travers les rizières, certaines vaches s’enfuient, effrayées.
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15.12.2009
Vietnam - 9 novembre 2008
J’ai compris hier ce qui manquait au Vietnam de la chine et du Japon : l’esthétique du lapin mignon. Les images de bébés joyeux. Toute la célébration de l’enfance et du kitsch en plastique. Peut-être est-ce une conséquence de la structure démographique : la Chine, et le Japon, sont des pays vieillissants (quoique jeunes puissances), et les enfants, signes d’avenir, y sont l’objet d’une grande attention – tout le monde veut en avoir ; peut-être y a-t-il aussi nostalgie de l’enfance là-bas : nous avions vu, dans le métro de Tokyo, cet homme d’affaires en costume qui regardait avec envie sa petite fille penchée sur ses cahiers d’école.
Au Vietnam, les enfants ne manquant pas, les rues croulent sous la jeunesse, et hier soir, Thao nous a dit qu’elle avait sept sœurs. Mais, conséquence de cette prolixité, les enfants ne le restent pas longtemps : vite, il faut qu’ils s’occupent des frères et sœurs, de la cuisine, et du magasin. Puis, comme font les adolescents, ils rejettent les signes de l’enfance, et prennent l’air dur, sérieux et faussement roué des ados, par désir ou par réaction. Sans être adultes, cependant, car il n’y a guère d’adultes ici, pour les encadrer – les visages donnent l’impression qu’existent uniquement des adolescents, quelquefois attardés, légèrement fripés, ou des vieillards.
Peut-être est-ce là ce qui plaît tant aux hippies chevelus en quête d’eux-mêmes ? D’où peut-être aussi cette espièglerie et ces tentatives – souvent ratées – d’être le plus malin, de ne pas obéir, cette ironie des hôteliers ou de Thao. Comme les adolescents donnent à croire – et souvent croient eux-mêmes – qu’ils ont tout vu, tout compris, et qu’ils sont plus malins que les autres. Aussi, de là cette énergie mal canalisée, ces mouvements permanents qui ne donnent guère de résultat. Cette hâte à sauter sur le client, conjointe à l’incapacité de l’écouter ou de négocier habilement avec lui. D’où le goût pour le bruit, et d’où la dureté.
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13.12.2009
Vietnam - 8 novembre 2008
Depuis la fenêtre du train vers Hué, le pays m’apparaît comme une gigantesque inondation. Des silhouettes fantomatiques, drapées de plastique bleu, rose ou marron, se déplacent parfois dans ce paysage sinistre ; et malgré la couleur des façades, je résiste mal à la dépression de ces flaques répétitives.
A l’approche d’Hué, la campagne est constellée de petits monuments bas qui ressemblent à des tombes, mais qui ne sont pas enclos dans un cimetière, ni même ne semble ordonnés de façon cohérente. Anarchie d’un culte des morts envahissant, tombe après tombe, l’intégralité du paysage, comme les scooters ont envahi les rues d’Hanoï. Car si les morts ne doivent pas se ranger, pourquoi les vivants le feraient-ils ?
Hué : les gens sont plus comiques et plus souriants. L’hôtelier veut nous louer sa chambre la plus chère, mais nous en montre une autre à moitié prix sur simple demande. On essaie de nous vendre une bouteille d’eau 10 000 dongs, mais quand Philip dit 8000, immédiatement, la vendeuse hoche la tête ; et l’assiette que nous commandons pour midi coûte 15 000 dongs par personne. Les rues sont plus larges aussi, de sorte qu’on klaxonne moins. Quant au temps, bah, depuis trois heures que nous sommes ici, nous n’avons eu qu’une énorme averse.
Dans la cité impériale – sur modèle chinois – nous voyons des kanji sur les portes et, dans un lac artificiel, des touristes nourrissent les poissons rouges, comme à Zhouzhuang. A l’entrée de la salle du trône, le garde est tourné vers une petite pièce à gauche : il regarde un feuilleton chinois, doublé en vietnamien. Je vois une flaque d’eau par terre : de l’eau coule du plafond, goutte à goutte, en plusieurs endroits sur les pavés royaux. Puis dehors, nous passons à côté de courts de tennis, devant une double statue de dragon et de phénix en plastique jaune.
01:33 Publié dans Vietnam | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : inondation, pluie, paysage, mélancolie, mort, cimetière, service, commerce, sourir, colonialisme chinois
11.12.2009
Vietnam - 7 novembre 2008
Prêts à partir d’Hanoï, dernière nuit dans l’hôtel bruyant. J’ai préparé les sacs pendant que Philip nous cherchait un hôte à Hô Chi Minh. Tous les tissus sont imprégnés d’humidité, rendant nos sacs littéralement plus lourds qu’à l’arrivée. Je ne parle même pas de l’odeur, surtout celle des serviettes.
Tous les magasins d’Hanoï ont un petit autel : cuisines de rues, magasins de vêtements, cafés internet. Toujours la petite maison laquée rouge sombre, et les deux ampoules rouges, les offrandes de nourriture ou de thé, les bâtonnets d’encens, les petites statues. Mais qui représentent-elles ? Bouddha ? Les trois hommes ? Leur nombre même semble varier – ceci dit, Der Yang, lorsque nous parlions de religion, nous disait que le mot « Bouddha » sert à désigner n’importe quelle divinité. Ces autels seraient donc dédiés à je ne sais quelle mini divinité super locale, de la boutique et de la famille, et le choix des statues et du nombre laissés à la charge du chef de famille, responsable du choix religieux pour son fonds de commerce ?
Après une marche infernale à travers les scooters et sous la pluie, nous arrivons à la gare, une heure en avance. Trois personnes essaient de nous guider jusqu’au train – que nous voyons à quai, quinze mètres plus loin ; contre pourboire, bien sûr. Nous arrivons à nous en débarrasser. Nous entrons : pop asiatique de mauvaise qualité, mise très fort dans le wagon. Les lits durs sont vraiment durs. Draps gris et sales, oreillers verts et sales, duvets verts et sales.
01:22 Publié dans Vietnam | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : humidité, odeur, tropiques, hospitalityclub, religion, statues, bouddhisme, train, inconfort
10.12.2009
Vietnam - 6 novembre 2008
Près d’une boutique de photocopies, dans le quartier français, des hommes prennent le thé dans la rue. Ils sont assis autour de petits tabourets en plastiques servant de table, sur des sièges de polystyrène expansé, trois ou quatre planches découpées grossièrement, superposées puis ficelées, surmontées d’une feuille de carton sur laquelle on s’assoit directement. Derrière eux, des écorces de pomelos chinois pendues sur le rebord d’un muret, quatre côte à côte, identiquement découpées.
Nous avons acheté tout à l’heure, dans une librairie, des cartes postales groupées dans une petite pochette sous le titre « scènes de rue ». C’est cela qu’Hanoï offre à voir, les mêmes scènes de rue partout répétées, cette esthétique du quotidien – pelures de fruits joliment découpées, couleurs des marchandises à l’étalage, sourire sur les visages qui boivent leur café ; la même impulsion, peut-être, à petite échelle, qui fait peindre en couleurs vives les façades étroites.
Par la fenêtre du café, je regarde passer le flot littéralement ininterrompu des mobylettes et des scooters – malgré le feu rouge au croisement. Constant mouvement d’êtres humains, constamment générés, constamment disparus, comme autant de gouttelettes, emportés par le courant de la ville, sans ordre, sans autre loi que la force intérieure qui les dirige, ici, là – mais par une amusante ruse de la nature, les fait tous converger dans les mêmes rues. Je me les représente ainsi, pris dans un cycle infini de mouvements, tournant, tournant dans les rues d’Hanoï jusqu’à leur mort, pour être remplacés par d’autres, plus jeunes, identiques.
01:22 Publié dans Vietnam | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : scènes de rue, esthétique, système d, ornement, circulation, mouvement perpétuel, foule
07.12.2009
Vietnam - 5 novembre 2008
Formation mandarinale au palais de la littérature : les vietnamiens prenaient part à des séries de concours, puis venaient, s’ils étaient lauréats de leur province, étudier au temple de la littérature d’Hanoï, les textes classiques du confucianisme, Analectes, Mencius, Grande Etude et Juste Milieu, plus les livres des Odes, Rites et Mutations, ainsi que des recueils poétiques et littéraires chinois. Des devoirs, très normés, petits et grands, faits régulièrement, leur permettaient, s’ils étaient réussis, de passer le concours, et de devenir mandarins. Ce type de cursus – étude des classiques, sélection par concours, formalisme du devoir – est (presque) strictement similaire aux classes préparatoires françaises, et particulièrement à la section classique de l’Ecole Normale Supérieure. Quant à l’architecture ordonnée du temple et des jardins qui le précèdent, avec les buis taillés séparant les pelouses de l’allée pavée, et sur chaque flanc, les étangs cernés de balustrades, elle évoque assez précisément les jardins à la française du Palais Royal et des Tuileries, le cloître d’Henri IV ou la cour aux Ernests à l’ENS.
Ce qu’on adore dans le temple ? Une statue de Confucius et ses disciples. Autour de la cour se trouvent des bâtiments qui contiennent maintenant des magasins de souvenir mais dans lesquels se trouvaient auparavant des statues de soixante-douze disciples du grand sage – comme, à l’ENS, les murs de la cour aux Ernest sont flanqués de bustes honorant les grands hommes des lettres et des sciences françaises – et depuis le toit, qu’il est bon d’escalader, moine le dôme du Panthéon, dans lequel on honore les grands hommes, la Patrie reconnaissante.
Notons qu’on honore, dans le saint des saints, non pas seulement Confucius qui trône au centre, mais aussi les quatre disciples assis de part et d’autre qui l’écoutent – et donc, la situation d’apprentissage, de transmission, non pas seulement le génie, l’homme inspiré, dont la bouche et l’esprit génèrent miraculeusement les paroles de sagesse et de vérité.
Comme en France aussi, les textes classiques – et le style des bâtiments – sont issus d’une antiquité voisine, laine, grecque, ou chinoise importée, reproduite, et vue comme fondatrice.
Visite au musée des Beaux Arts, des salles d’art moderne : et malgré l’influence française, les œuvres sont distinctes. Essentiellement, par leurs couleurs sombres, fonds noirs, bordeaux, jaune sombre, et jamais blancs ou bleu clair, donnant l’impression d’un pays ténébreux, sans lumière. Dans les salles suivantes, plus récentes, deux thèmes : Hô Chi Minh, et la guerre. Je comprends enfin la raison des couleurs sombres : la laque, technique traditionnelle, permet ces trois couleurs dominantes, carmin, noir, et jaune d’or.
Scènes de rue nocturnes : une jeune femme brûle des billets pour les morts à même le sol, abritée derrière une planche en bois. Des femmes achètent des soutien-gorges, empilés dans le petit espace d’une boutique, et, sur le balcon d’une vieille maison, trois personnes font un feu, juste en dessous du linge qui sèche.
Gorge un peu sèche, yeux qui tient, la pollution, l’air humide, et peut-être le manque d’eau ; mais il n’y a nulle part de toilettes publiques, et pas toujours dans les cafés ; sans compter qu’il faut marchander – aussi – pour acheter la bouteille d’eau.
Quand nous rentrons à l’hôtel, notre chambre empeste. Il y a trois crottes de souris sur le lit de Philip – nous ne découvrons pas l’animal responsable – et tous les tissus, draps, serviettes et sacs de couchage, sont saturés d’humidité.
01:19 Publié dans Vietnam | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : concours, mandarins, classiques, ens, pédagogie, commémoration, esthétique, antiquité, architecture, couleurs
04.12.2009
Vietnam - 4 novembre 2008
Près du lac, et face à Papa Joe, chez qui j’irai prendre un verre après déjeuner, je savoure un expresso, le premier bon depuis Beijing – dans un bar à l’italienne, fauteuils rouges et noirs, au premier étage, murs couverts de galets blancs, poutres vernies noires au plafond. Tout à l’heure, marche sous la pluie : traversée d’un marché, poissons, fruits, crevettes et sacs d’épices, à la recherche d’un endroit pour déjeuner. Nous nous sommes arrêtés, trempés, dans un petit restaurant – juste une pièce avec la télé dans le fond qui diffusait un feuilleton chinois. Nous demandons, comme c’est la coutume ici, « how much, combien ? » La femme derrière le pot de soupe s’adresse à quelqu’un dans la pièce et, tournant la tête, nous voyons émerger d’un lit mezzanine presque invisible un demi corps d’adolescent, qui traduit le prix pour nous.
Je passe la journée sans Philip – nous nous sommes donnés rendez-vous à 18h30 ce soir à l’hôtel – et décide de faire un café crawl. Héritage français, les cafés d’Hanoï. Je suis dans un rez-de-chaussée sur rue, double porte en bois totalement ouverte, une plante qui pend depuis le balcon du premier étage, une autre, en pot, sur toute la hauteur du côté gauche. Musique jazz légère, tables basses en bois, petits tabourets. Sur ma droite, un homme seul lit le journal ; un couple en face mange des graines ou des cacahuètes. On m’amène une petite tasse de café noir, très fort, avec un sucrier sur le côté. Le bruit des klaxons, dehors, fait contrepoint au jazz de la radio, la lumière est douce : il fait juste un peu trop frais, conséquence de la pluie. Sur le mur, je vois un petit tableau rouge qui me plaît assez.
Je visite une boutique, à côté du lac, où l’on trouve de vieilles affiches de propagande. J’en vois deux similaires, deux femmes portant un panier d’oranges au milieu d’arbres stylisés portant des oranges et de vingt-trois paniers d’oranges, sur cinq rangs ; une femme déversant un panier de piments sur un tas de piments – des petits personnages stylisés dans le fond, portant des palans, ainsi qu’un tracteur à la remorque pleine d’un gros tas rouge. La légende dit « grow lots of chilli / oranges to increase the products for exportation and for the life. » Une autre affiche, sur le côté, encourage l’exploitation des bordures de champ pour la production de menthe et d’herbes aromatiques. Faut-il établir une causalité, entre ces affiches encourageant la productivité maximale, et la presse, la foule qui se faufile dans chaque recoin des rues de la capitale : tout à l’heure, je suis revenu vers Hoan Khiem à travers un marché. Peu de place entre les étals, et pourtant, des scooters essayaient de passer, klaxonnant pour que les gens s’écartent.
Malgré le régime socialiste, il semble régner ici le plus grand degré de chacun pour soi. C’est vrai, peut-être des locaux ; ce l’est totalement des locaux dans leur rapport aux étrangers (qui sont les vaches à lait de l’économie touristique) et des étrangers entre eux. Je suis au balcon de Papa Joe, face au lac. Une blonde est assise à deux mètres de moi, nous sommes seuls dehors. Pas un échange de paroles, elle n’a même pas répondu par le regard au vague regard de complicité que j’ai tenté de lui jeter. Tongs aux pieds, seule au milieu d’Hanoï, elle est peut-être en quête d’elle-même, et ne voudrait pas qu’on la dérange. Idéal hippie, mélange d’égocentrisme absolu – la quête du moi vrai comme but à la vie – mais aussi culte de la force – ou que le moi le plus fort l’emporte. Est-ce pour cette raison qu’ils aiment tant la jungle vietnamienne ? Ou serait-ce une attirance pour le bouddhisme, au moins dans sa version basse : atteindre individuellement le salut par mépris souverain pour le monde et les souffrances des autres.
(Autre piste, un pays jeune, adolescent par sa démographie, ce qui correspond à l’idéal hippie d’éternelle adolescence, éternelle quête du moi.)
Nous finissons la soirée, après un repas de poulet cinq saveurs, champignons, nems et poisson chat frit à l’aneth au Little Hanoï, dans le Minh’s jazz club, avec un jus de mangue frais. Le propriétaire, Quyen Van Minh, joue tous les soirs du saxophone live avec son orchestre. Est-ce un reste de la présence française – émulation des bars jazz parisiens de Montmartre ou Saint Germain des Prés ? Vestige de la présence américaine – ils n’ont pourtant jamais occupé Hanoï – ou quelque chose d’autre, une sorte d’anarchie, de culte du moi, de démonstration personnelle de sa propre force et de son talent – qui nourrit une scène jazz dans cette ville ? Je m’interroge, en écoutant Van Minh reprendre au saxophone « How bright the moon » : comment cette mélodie qui vient d’Amérique est-elle arrivée dans cette salle intacte – un peu comme un chant d’oiseau se déplace ? Et dans la façon dont la basse, le batteur et le piano soutiennent et reprennent le thème, je ne perçois nulle pentatonie cachée, nulle vietnamité qui surgirait, tout à coup, dans la musique.
Le public est pourtant mélangé d’européens et de vietnamiens – que viennent-ils chercher ici ? Comme au Little Hanoï, peut-être, un vestige sentimental du Vietnam colonial, ou d’un mythique Hanoï cosmopolite qui, passée la victoire de Dien Bien Phu, serait devenu république autonome, et ne serait pas tombé dans l’engrenage de la guerre froide – et jouer cet air américain dans cette ville communiste est peut-être une façon de réconcilier l’histoire, avec nostalgie.
Comme pour contredire mes analyses, Philip me dit qu’il adore le pianiste « Why ? » « Because he’s not at all westernized. » Etonné, je demande ce qu’il entend par là : « His uncoolness ! » Il prend le jazz au sérieux, donc… ce qui viendrait confirmer, peut-être, mon idée : cette musique possède une importance historique, ici, maintenant, qu’elle n’a plus en Europe, ou dans les pays occidentaux. Je le regarde, il me fait penser à Jean-François, et pourrait incarner un style « communisme jazzy. » Il prend son rôle très au sérieux, mais l’allège par des blagues ou des expressions comiques, dont il est le meilleur spectateur. A côté de lui, le saxophoniste adopte un style que je qualifierais de « dramatic coolness » : mélange d’intensité dramatique et d’indifférence dans le mouvement du corps et du visage. Rien qui sautille ou dérape et, surtout, pas la moindre prise de distance à destination du public – au contraire, une solitude simulée. Ostensiblement, le pianiste est en rapport avec le public, et joue pour eux, soulignant d’une geste ou d’un regard telle note ou tel accord, les commentant, se détachant de la musique, et même, la jugeant, comme individu. Cette attitude, il l’adopte aussi par rapport aux autres musiciens du groupe. Il ne fait donc reposer l’exécution collective de la musique et sa réception par l’auditoire sur aucune communion mystique autour de l’idée musicale née sous ses doigts, mais au contraire, sur un constant effort de médiation dont il est, en tant qu’exécutant, le principal responsable. A l’opposé, le saxophoniste est tout entier dans ce qu’il joue, comme si les vibrations du saxo devaient mystiquement faire communier avec lui les trois autres musiciens de l’orchestre et la salle. Il fait vibrer le métal comme s’il était seul, ou que tous les individus rassemblés dans le bar étaient la même personne, en phase avec la même énergie mystérieuse ; une fois son numéro de bravoure achevé, cet homme, épuisé, s’assoit, tournant le dos au pianiste qui, malgré l’effort, ne quitte tien de son humour ou de son effort médiateur en construisant l’architecture de ses variations. Le public, c’est rassurant, ne s’y laisse pas prendre, et sait qui mérite ses applaudissements.
Bien sûr, la structure même des instruments joue son rôle, un piano produit plusieurs notes à la fois, le pianiste est forcé de penser à leurs rapports, tandis qu’on ne sort qu’une seule note au saxo – note qu’il faut, de plus, produire avec son propre souffle – Apollon-Dionysos, toujours, dans le jazz comme dans la tragédie ; politiquement, charisme du chef qui crie fort, ou charisme de celui qui sait écouter chacun.
22:24 Publié dans Vietnam | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : café, marché, nourriture, décoration, prix, langage, pluie, bruit, musique, jazz, ambiance, productivisme, esthétique soviétique
29.11.2009
Vietnam - 2 novembre 2008
Nous allons sortir de la Chine industrialisée, technocratique et centralisée, pour nous retrouver au Vietnam, à la merci des éléments naturels et de l’initiative individuelle. Nous avons acheté hier nos billets pour Hanoï : départ dix heures de Nanning, arrivée prévue sept heures plus tard, soit 17h, au centre d’Hanoï, pour 300 yuans par personne, tout ça semblait parfait. Reinoud, notre hôte d’hospitalityclub, allait nous héberger pour une nuit ou deux, ou nous allions directement nous rendre à l’auberge honnête qu’il nous a recommandée. Puis ce matin, Philip a lu dans les journaux que des pluies torrentielles avaient provoqué plusieurs morts au Vietnam, dont quatre à Hanoï, que les rues de la capitale étaient sous un mètre d’eau dans certaines zones et, bref, nous nous sommes dit qu’il faudrait peut-être attendre un peu pour partir. Mais comment accéder à l’information ? Qu’est-ce que ça veut dire, des rues inondées ? Philip me dit qu’à Phnom Penh, il avait déjà pris le moto-concho sous la pluie, de l’eau jusqu’aux talons. Puis ce soir, un mail de Reinoud nous encourage à partir pour Hanoï demain – la situation dans le centre-ville n’est pas trop mauvaise, on devrait pouvoir atteindre l’auberge. On va donc partir, chassés par la déprime du Guangxi, par les perspectives de pluies torrentielles ici – pourquoi pas ? – et par le désir de poursuivre la route. Or comment, depuis Nanning, savoir si la route vers Ho Chi Minh City est fréquentable ou non ?
23:04 Publié dans Vietnam | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : technocratie, centralisation, contrôle, nature, inondation, plan, hospitalityclub, bus, transport, information
27.11.2009
Vietnam - 1 novembre 2008
Premier signe visuel du Vietnam, à la station de bus de Nanning, une femme de ménage passe devant la vitre du KFC couvert d’un grand manteau de pluie jaune en plastique, et d’un chapeau pointu gris métallisé, sans doute imperméable.
23:02 Publié dans Vietnam | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : vêtements, clichés
19.11.2009
Vietnam - 29 octobre 2008
Dans un food court souterrain de Kowloon, avant d’aller au musée, nous commandons notre premier repas vietnamien. Poulet citron vert / Pho et porc citron vert / pho. Je regarde les nems et les desserts, et me rends compte que c’était pour moi nourriture chinoise.
06:16 Publié dans Vietnam | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : nourriture, multiculturalisme asiatique


